A quoi sert la philosophie

La première utilité de la philosophie consiste à se libérer de tous les préjugés, c’est-à-dire de toutes les opinions qui viennent de l’extérieur, sans exception, que ce soit celles qui viennent de l’éducation, celles qui viennent de la société, et de toute autre source étrangère. Le premier aspect de la philosophie est donc théorique, mais il est surtout négatif ; la philosophie sert à acquérir la première condition nécessaire à la liberté, en détruisant toutes les chaînes qui emprisonnent notre esprit.

La seconde utilité de la philosophie consiste à faire usage de cette liberté, une fois libéré de toutes chaînes, c’est-à-dire à faire usage de toutes nos facultés, à vivre nos propres expériences, à créer par nous-mêmes une connaissance personnelle. Le second aspect de la philosophie est cette fois positif, mais il n’est plus théorique mais pratique ; la philosophie devient alors sa propre finalité, en ce qu’elle consiste à vivre cette liberté par des réalisations concrètes.

Ainsi, Socrate, dans les premiers dialogues de Platon, ne faisait que montrer l’absurdité des opinions communes. Mais s’acharnait-il ensuite à démontrer positivement une prétendue vérité théorique ? Non, l’aspect positif de sa philosophie consistait à mettre en pratique la vertu et la justice, jusqu’à accepter sa condamnation à mort, alors qu’il aurait pu fuir.

L’erreur de la plupart des philosophes est de chercher l’aspect positif de la philosophie dans la théorie, dans la spéculation, au lieu de le chercher dans la pratique, dans la vie. C’est de cette erreur que naît une philosophie « métaphysique » qui n’a aucune utilité, car elle n’a aucun usage, car elle ne concerne pas la vie.

Le véritable philosophe n’est pas un savant, c’est un sage ; ce n’est pas celui qui spécule indéfiniment sur des principes tels que la liberté et la vertu dans des livres, c’est celui qui donne l’exemple concret, réel, en chair et en os, de tels principes.

Le problème du problème

« Pas de philosophie sans problème. » Injonction pleine de bon sens d’un de mes anciens professeurs de philosophie, confirmée par l’importance centrale de la problématique dans les exercices académiques de dissertation et d’explication de texte. La philosophie, c’est se poser des questions, et éventuellement, y répondre, mais dans un second temps seulement ; car encore faut-il pour cela avoir d’abord posé une question. Il est étonnant de remarquer que la plupart des professeurs de philosophie ne respectent pas eux-mêmes ce qu’ils exigent de leurs élèves. Les cours de philosophie sont en effet presque toujours des cours d’histoire de la philosophie, c’est-à-dire une présentation plate des doctrines de philosophes (puisque sans problématique réelle), même lorsqu’il est censé s’agir de cours de philosophie générale.

Le second point que je souhaite soulever ici concerne cette fois l’ensemble de la philosophie, et plus seulement la philosophie scolaire. Il ne suffit pas de poser une question : encore faut-il que cette question fasse problème. Mais poser problème ne signifie pas seulement que la réponse n’est pas évidente et qu’elle nécessité réflexion ; poser problème, c’est aussi et surtout qu’elle soit un problème par rapport à quelque chose, comme un obstacle sur un chemin. Autrement dit, il faut que la question ait un intérêt, qu’il soit utile de se la poser. « Qu’est-ce que le temps ? » La réponse à cette question n’a rien d’évident, mais à quoi sert de se poser une telle question ? Sans doute existe-t-il, en droit, une utilité possible à se poser cette question ; mais, de fait, les philosophes abordent souvent les questions simplement pour elles-mêmes, comme une fin en soi, comme s’il s’agissait d’un passe-temps intellectuel, mais sans qu’il soit en aucune façon intéressant, c’est-à-dire utile, de se poser de telles questions.

Enfin, il ne faut pas seulement que la question pose problème. Il faut qu’elle me pose problème. C’est un point plus discutable, puisqu’il dépend de ce qu’on pense être la philosophie. Si l’on considère avec moi qu’elle n’est pas à proprement parler une science, et qu’elle concerne avant tout la vie, alors on comprendra mieux ce que j’entendais par la métaphore de l’obstacle : le problème doit être un obstacle sur le chemin de ma propre vie (et donc bien me poser problème).

Une citation, pour conclure : « La différence est absolument considérable selon qu’un penseur a un rapport personnel à ses problèmes, de sorte qu’il possède en eux son destin, sa misère et aussi son bonheur le meilleur, ou au contraire un rapport impersonnel : c’est-à-dire s’il ne sait les palper et les saisir qu’avec les antennes d’une pensée froide et curieuse. Dans ce dernier cas, il n’en sortira rien, on peut l’assurer : car les grands problèmes ne se laissent pas retenir par les grenouilles et les gringalets. » (Friedrich Nietzsche, Gai savoir)

La folie du philosophe

« Philosophie ». Des mots grecs « philein » et « sophia ». Littéralement : l’amour de la sagesse. Ou, également : la recherche de la connaissance. Le philosophe tendrait donc vers la figure du sage. Ce serait celui qui, par la raison, se lancerait à la conquête des vérités sur le monde, afin de parvenir à une certitude et une quiétude inébranlables face à la vie.

En réalité, le philosophe est l’exact contraire de ce sage. Dans le monde des pantins, le philosophe est celui qui, tel une bête féroce, arrache violemment les ficelles des préjugés qui le soutenaient. Et il arrache non seulement ses propres ficelles, mais il en arrache aussi à d’autres, à leur contact, tel Socrate, cette « raie-torpille » qui mettait tout le monde dans l’embarras.

Et ce n’est pas Platon qui, après avoir arraché ses ficelles, renia son maître spirituel et en créa de nouvelles de toutes pièces, les reliant certes aux attaches qu’il avait cette fois choisies, mais à des attaches quand même. Ce n’est pas non plus Descartes, qui, après son doute radical, réduisit à néant ce même doute en créant de nouveaux préjugés tout aussi douteux. Et ce n’est pas non plus Kant qui, saccageant le scepticisme profond de Hume, redonna à la raison l’illusion de la puissance de ses facultés.

Non, le philosophe, une fois ses fils arrachés, ne cède pas à la peur, au vertige. Il ne se crée pas de nouvelles chaînes, il reste libre, et, comme Nietzsche, il danse dans le néant, il se maintient debout uniquement par ses propres forces. Jouer au funambule est risqué, mais surtout, cela demande une force titanesque. Le vainqueur est celui qui parvient à tenir debout jusqu’au bout, sans céder à la tentation de dresser de nouvelles ficelles, mais en flirtant avec le rebord des abîmes.

Autrement dit, le philosophe n’est en rien un sage, s’il faut entendre par sagesse la certitude de la raison, devenue immobile et calme dans le ciel des Idées. Le philosophe est un fou furieux qui se jette dans les tempêtes et les orages les plus dangereux.

Action !

Au commencement était l’action. Platon, Aristote, les stoïciens et les épicuriens, toute l’Antiquité grecque était tournée vers ce que les amateurs de termes aux allures savantes appellent la praxis, c’est-à-dire l’activité. Lorsque nous lisons les philosophes de cette époque, nous sentons toujours la dimension pratique de leurs propos. Pour le stoïcisme et l’épicurisme, il s’agit même de la dimension essentielle, et les textes ne font office que de manuels pour débutants. Ce sont ce que les gens appellent de nos jours des « philosophies de vie ».

Puis le temps est passé. De praxis, la philosophie s’est transformée en theoria, en savoir, en science. Bientôt, ce n’est plus le souci de la bonne vie qui a préoccupé les philosophes, mais le désir de vérité. Tous se sont lancés dans la quête du vrai, multipliant et démultipliant les spéculations, les systèmes, les contre-systèmes. Ils cherchèrent la vérité dans Dieu, dans la nature, dans le moi, dans les catégories, mais aucune de ces tentatives ne fut concluante. Il y eut bien des éthiques, des philosophies morales et pratiques, mais, même là, ce n’était que spéculation.

Plus le temps passait, plus le doute s’installa. Chaque forteresse de vérité édifiée s’écroulait presque aussitôt, remplacée par une autre non moins éphémère. Le doute se solidifia, et paradoxalement, c’est lui qui, au bout du compte, dévoila la seule et unique vérité : à savoir qu’il n’en existe pas. Point de vérité absolue, universelle, éternelle. La vérité n’est qu’une illusion répondant à un besoin subjectif.

Et nous en arrivons à notre propre époque. Qu’y a-t-il eu depuis Nietzsche ? Rien. Le doute ronge chacun de l’intérieur, mais personne ne semble encore l’avoir complètement accepté. Alors les spéculations vides continuent, certains essaient même des procédés rhétoriques pour mystifier leur propos. Mais même si personne ne veut l’accepter, le doute ronge, et les spéculations sont alors non seulement vides, mais également d’une envergure risible face aux philosophies des siècles passés. Tout n’est que recherche ultra-spécialisée, alors que nous savons pertinemment que les fondements même de l’édifice sont rouillés.

Et c’est ainsi que nous en revenons au point de départ. Ou plutôt que la seule voie qu’il reste désormais, est de revenir au commencement : l’action. Toutes les croyances théoriques se sont effondrées, qu’elles soient philosophiques, religieuses, politiques, scientifiques. Et la praxis ayant disparue elle aussi, faute d’être entretenue, il ne reste rien. « Des milliards de gens qui mènent leur petite vie anonyme, sans même y penser », sans avoir de réelles croyances, et surtout sans en pratiquer aucune. L’humanité a été réduite à la passivité la plus complète.

Mais pour une fois, il semble que le « peuple » ait de l’avance sur les penseurs. Le bouddhisme, le yoga et toutes ces activités pratiques, qui mobilise l’esprit mais également et surtout le corps, connaissent un succès de plus en plus croissant. Néanmoins, malgré son avance inconsciente, la foule n’en reste qu’à un stade basique. Il reste désormais à ceux que nos descendants appellerons plus tard les « grands » de notre époque, d’en revenir à l’action et de parcourir ce chemin jusqu’au bout, en osant faire ce que les stoïciens faisaient, ce que les ascètes faisaient, ce que les hommes d’action faisaient : mettre en pratique leurs croyances. Et c’est seulement par leur pratique que ces croyances retrouveront un sens.