Critique artificielle

Une précédente réflexion m’avait conduit à affirmer que la seule critique d’art valable et intéressante est elle-même un art, puisqu’il s’agit de partager l’amour que nous éprouvons envers une oeuvre.

Mais alors, pourquoi faire de la critique d’art plutôt que, directement, de l’art ? Pourquoi ne pas créer soi-même, plutôt que d’être l’esclave de la création des autres ? Certes, la critique d’art, comme nous l’avons dit, est un art, nous n’y exprimons que ce qui nous est propre. Mais le thème, en quelque sorte, nous est imposé, nous sommes enchaînés, inutilement. Or l’art doit être entièrement libre. Pourquoi ne pas créer à partir de son fonds propre, sans aucune contrainte ?

Il serait vain de prétendre que la critique d’art reste plus aisée que l’art : telle que nous la concevons ici, elle requiert les mêmes qualités et le même talent que pour l’art à proprement parler. La critique d’art est sans doute à l’art ce qu’est l’histoire de la philosophie à la philosophie : une demi-mesure, la peur de se jeter à l’eau, de voler par ses propres ailes. Mais l’art et la philosophie n’acceptent aucune demi-mesure.

Jouer à renaître

« L’homme est perpétuellement à la recherche d’informations. C’est pour lui une façon de comprendre l’univers dans lequel il vit. Il va donc enchaîner les expériences physiques et intellectuelles pour combler ce besoin. [...] [Le jeu vidéo] nous fait tenir un rôle central dans la mise en scène qui nous est proposée puisque nous jouons un personnage dans un univers aux règles qui lui sont propres. Chaque jeu réinvente notre importance, nos possibilités, nos pouvoirs, nos limites et notre raison d’être. Devenant un dieu, un cube, un malfrat, un sportif, un vaisseau spatial, un hérisson bleu ou un super-héros, nous sommes confrontés à une physique particulière, à une logique particulière. Nous recommençons alors l’inlassable travail de récupération d’informations. Car nous devons rassembler le plus d’éléments possible, le plus vite possible, sur le monde visuel qui nous entoure. » (La première lampe, CHAZumaru, dans le magazine Gaming nº003 – janvier 2004)

Extrait de l’un des plus merveilleux textes sur le jeu vidéo que j’ai lus jusqu’à présent. Il va me permettre d’aborder aujourd’hui l’un des points les plus intéressants du jeu vidéo : l’expérience de renaissance.

Quiconque a déjà joué à un jeu vidéo, ne serait-ce qu’une seule fois, connaît cette expérience. Lorsque nous commençons un jeu, nous testons les capacités du personnage que nous incarnons, ainsi que l’environnement dans lequel il évolue : que se passe-t-il si j’appuie sur ce bouton ? que se passe-t-il si j’attrape ce champignon ?

Car un jeu vidéo nous immerge dans un nouveau monde, dans « un univers aux règles qui lui sont propres », avec « une logique particulière ». Et il se passe en somme exactement la même chose que lorsque nous naissons : hauts de seulement quelques dizaines de centimètres, nous débarquons dans un monde hostile dont nous allons devoir apprendre le fonctionnement.

Mais le temps passe et la logique que nous avons apprise se solidifie. L’esprit se borne et devient rigide. Les jeux vidéo nous offrent la possibilité inédite de briser cette rigidité pour tenter une approche différente et nouvelle, de découvrir d’autres logiques que celle à laquelle nous sommes habitués. Et il me semble que, loin d’être « abrutissante », c’est au contraire une expérience extrêmement formatrice et enrichissante.

Et cette expérience est liée à une seconde, qui nous apprend autre chose : nous pouvons toujours nous en sortir. Aussi étrange que soit le monde dans lequel nous évoluons, aussi insurmontables que puissent paraître les situations auxquelles nous sommes parfois confrontés, il y a toujours une solution, et cette dernière ne dépend que de nous. Les jeux vidéo cultivent l’esprit d’indépendance.

Déclaration d’amour

« Lisez le moins possible d’ouvrages critiques ou esthétiques. [...] Les oeuvres d’art sont d’une infinie solitude ; rien n’est pire que la critique pour les aborder. Seul l’amour peut les saisir, les garder, être juste envers elles. Donnez toujours raison à votre sentiment à vous contre ces analyses, ces comptes rendus, ces introductions. » (Lettres à un jeune poète, Rainer-Maria Rilke)

Je souhaitais aborder le sujet de la critique d’art depuis longtemps, mais le temps passait et rien ne se passait. Puis vint Rilke, et mes pensées se trouvèrent merveilleusement exprimées par ce poète.

La plupart du temps, ce que l’on appelle la critique d’art ressemble à un test de qualité d’un produit. Les oeuvres sont examinées, testées, jugées. C’est particulièrement frappant dans la presse qui se dit spécialisée en jeu vidéo. Dans ce qui précisément s’appelle un « test », chaque aspect du jeu (les graphismes, le son, la jouabilité, etc.) se voit attribuer une note chiffrée. Et c’est exactement la même chose pour la critique des autres arts (cinéma, musique, etc.), bien qu’elle se présente sous des airs plus « intellectuels » (pédants ?). La preuve en est le système même de la critique : un film sort, alors il faut en parler et en faire un compte-rendu. Et, forcément, si le film n’a pas passionné, il faut bien trouver quelque chose à écrire pour vendre et donc on se permet de s’instaurer en juge illégitime et de lancer des grands « le film est trop ceci », « le film n’est pas assez cela ».

Sommes-nous alors condamnés à ne pas pouvoir parler des oeuvres d’art et à devoir se limiter à notre expérience personnelle solitaire ? Non, car en revanche, quand le film a passionné le critique, ce qu’écrit ce dernier devient parfois très intéressant, dès lors qu’il ne s’agit plus d’un test de qualité d’un produit, mais de l’expression de l’amour pour une oeuvre. Cet amour peut être partagé, il doit même être partagé, pour faire découvrir à ceux qui y seront sensibles l’oeuvre qui s’est emparée de nous. Bien plus encore, cet amour est toujours singulier et unique, différent chez chacun, et il enrichit ainsi l’oeuvre d’art qui en est la source.

La critique d’art devient alors elle-même un art, l’art d’écrire des poèmes d’amour en l’honneur des oeuvres qui ravissent notre coeur.