Au commencement était l’action. Platon, Aristote, les stoïciens et les épicuriens, toute l’Antiquité grecque était tournée vers ce que les amateurs de termes aux allures savantes appellent la praxis, c’est-à-dire l’activité. Lorsque nous lisons les philosophes de cette époque, nous sentons toujours la dimension pratique de leurs propos. Pour le stoïcisme et l’épicurisme, il s’agit même de la dimension essentielle, et les textes ne font office que de manuels pour débutants. Ce sont ce que les gens appellent de nos jours des « philosophies de vie ».
Puis le temps est passé. De praxis, la philosophie s’est transformée en theoria, en savoir, en science. Bientôt, ce n’est plus le souci de la bonne vie qui a préoccupé les philosophes, mais le désir de vérité. Tous se sont lancés dans la quête du vrai, multipliant et démultipliant les spéculations, les systèmes, les contre-systèmes. Ils cherchèrent la vérité dans Dieu, dans la nature, dans le moi, dans les catégories, mais aucune de ces tentatives ne fut concluante. Il y eut bien des éthiques, des philosophies morales et pratiques, mais, même là, ce n’était que spéculation.
Plus le temps passait, plus le doute s’installa. Chaque forteresse de vérité édifiée s’écroulait presque aussitôt, remplacée par une autre non moins éphémère. Le doute se solidifia, et paradoxalement, c’est lui qui, au bout du compte, dévoila la seule et unique vérité : à savoir qu’il n’en existe pas. Point de vérité absolue, universelle, éternelle. La vérité n’est qu’une illusion répondant à un besoin subjectif.
Et nous en arrivons à notre propre époque. Qu’y a-t-il eu depuis Nietzsche ? Rien. Le doute ronge chacun de l’intérieur, mais personne ne semble encore l’avoir complètement accepté. Alors les spéculations vides continuent, certains essaient même des procédés rhétoriques pour mystifier leur propos. Mais même si personne ne veut l’accepter, le doute ronge, et les spéculations sont alors non seulement vides, mais également d’une envergure risible face aux philosophies des siècles passés. Tout n’est que recherche ultra-spécialisée, alors que nous savons pertinemment que les fondements même de l’édifice sont rouillés.
Et c’est ainsi que nous en revenons au point de départ. Ou plutôt que la seule voie qu’il reste désormais, est de revenir au commencement : l’action. Toutes les croyances théoriques se sont effondrées, qu’elles soient philosophiques, religieuses, politiques, scientifiques. Et la praxis ayant disparue elle aussi, faute d’être entretenue, il ne reste rien. « Des milliards de gens qui mènent leur petite vie anonyme, sans même y penser », sans avoir de réelles croyances, et surtout sans en pratiquer aucune. L’humanité a été réduite à la passivité la plus complète.
Mais pour une fois, il semble que le « peuple » ait de l’avance sur les penseurs. Le bouddhisme, le yoga et toutes ces activités pratiques, qui mobilise l’esprit mais également et surtout le corps, connaissent un succès de plus en plus croissant. Néanmoins, malgré son avance inconsciente, la foule n’en reste qu’à un stade basique. Il reste désormais à ceux que nos descendants appellerons plus tard les « grands » de notre époque, d’en revenir à l’action et de parcourir ce chemin jusqu’au bout, en osant faire ce que les stoïciens faisaient, ce que les ascètes faisaient, ce que les hommes d’action faisaient : mettre en pratique leurs croyances. Et c’est seulement par leur pratique que ces croyances retrouveront un sens.