Fin d’une longue journée intellectuelle. Me voilà dehors, à l’air frais, respirant la nuit qui s’est étendue sur tout Paris. En attendant mon carrosse, j’entre dans un petit café, à l’angle de deux rues. Je m’installe dans une atmosphère chaleureuse. Tout est vie autour de moi, au comptoir, autour des tables, au dehors, sur les trottoirs. Je suis seul, et pourtant, je me sens vivant. Puis le carrosse arrive. Je traverse alors les avenues parisiennes, et tout est vie autour de moi, la Samaritaine éclairée, le Panthéon fantomatique dans les ténèbres, l’immense verrière du Grand Palais. Des passants qui fourmillent, des voitures qui filent, des bus qui se faufilent, tout est vie autour de moi. Puis la frontière est franchie : Paris est derrière moi, plus de magie, plus de vie. Paris, ma bien-aimée, je te choisis, pour le meilleur et pour le pire, pour toute une vie.
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La roue du destin
L’immense roue du destin. Pour l’instant, elle est immobile. Tous les événements semblent flotter, stagner. Jusqu’à l’étincelle qui fera tourner la roue, faisant prendre un virage à tous les destins.
En attendant, une mouette se nettoie à coup de bec, pour être belle et propre quand le grand jour viendra. D’autres s’agitent, ne tenant pas en place, impatientes de se lancer ans une grande action, dès que les circonstances le permettront. Elles rêvent d’imiter les grands héros anciens dont les statues se dressent désormais, en souvenir des anciennes odyssées.
Mais pour l’instant, la roue est toujours fixe, le destin gelé.
En attendant, vie morne, ciel pâle, et pourtant, si l’on regarde bien, on peut y voir une infinité de tons, des mauves et des bleus se cachant derrière le gris. Eux aussi attendent le grand jour pour se montrer et éclater de mille feux.
Mais toujours pas d’étincelle.
En attendant, on peut toujours rigoler, et décocher son rire comme une flèche qui pourfend l’air. Faire vibrer un peu le ciel pour tenter de déchirer les nuages et obliger les bleus et mauves à se montrer tout de suite.
Mais rien ne se déchire, et même la Terre ne tourne plus.
En attendant, sur l’eau de l’immense fontaine, les canards se promènent, traçant dans l’eau des sillages qui ressemblent à des destinées humaines. Certaines lignes se croisent, d’autres sont parallèles.
Mais elles ne s’emmêlent pas encore dans un noeud inextricable.
En attendant, on prend des photographies, des instantanés, des clichés figés. Mais ils ne sont pas figés à cause du principe même de la photographie, ils sont figés car ce sont des instantanés de scènes qui sont elles-mêmes immobiles, même si dans la réalité, certains objets donnent l’apparence de se mouvoir.
Mais tout est fixe, la roue toujours gelée.
En attendant, on écrit, on invente des histoires, on se fait des films. Avec des bleus, des mauves, on colore le paysage, puisque ceux du ciel ne veulent pas se montrer.
Mais pour l’instant, la roue est toujours fixe, le destin gelé.
Toute la question est la suivante : y aura-t-il un jour une étincelle, est-ce que la roue se mettra vraiment à tourner tôt ou tard ? Ou est-ce que tout ce beau monde attend pour rien ?
Vestiges
Les vestiges d’un ancien tramway traversent le village, souvenirs de voyages passés. Désormais, ce sont les passants qui vont et viennent, dans la rue tracée par deux allées de maisonnettes. Mais si l’on se concentre, si l’on plisse un peu les yeux, on peut voir passer le fantôme d’un tramway qui n’a pas voulu disparaître, et qui a décidé d’hanter les lieux. Il a conservé la trace des silhouettes des milliers de voyageurs qui lui tenaient autrefois compagnie, et à chaque passage c’est ainsi des visages différents que l’on peut voir à travers les vitres.
Maintenant, tout est couvert de dalles, qui font trébucher les passants se traînant d’un bout à l’autre de la rue.
L’été est passé, le soleil a disparu, mais il a laissé ses traces pour que nous ne l’oublions pas pendant son absence. Il a rempli de ses rayons les feuilles des arbres, certaines plus que d’autres, et une infinité de tons d’ocre différents se déploient ainsi au bout des branches.
Certains passants sont armés de lourds sacs-à-dos. C’est leur maison portable, leur petit chez-eux mobile, qui leur permet de parcourir le monde dans tous ses recoins. Ils ne se nourrissent pas de confort, ni de repères fixes, mais de toutes les magies de la terre qui se meuvent sans cesse. D’autres transportent leur petite mallette noire, qui elle aussi contient toute leur vie. Mais une vie fade et morne : leur métier.
Le fantôme du tramway repasse, mais il n’y a cette fois qu’un seul passager. Sa silhouette n’est pas noire, elle scintille de rouge et de blanc. Le wagon s’éloigne, et un son lointain traverse l’air glacé du village. « Ho ! Ho ! Ho ! »
Passants
Il n’y a pas que les hommes qui ont les yeux plus gros que le ventre. Trois moineaux se sont attaqués à un morceau de pain deux fois plus gros qu’eux. Bientôt il n’y a plus qu’un seul d’entre eux, le téméraire. Si j’étais lui, j’irais plutôt m’amuser à traverser le tunnel que forment les jets d’eau. Pour plus de sensations encore, je volerais à toute vitesse à travers les branches mortes qui s’emmêlent de deux rangées d’arbres. Et puis j’irais me reposer tout en haut de ce grand arbre d’où j’observerais le monde.
Au loin, un fauteuil roulant traverse le parc. Son conducteur est encore tout jeune, et il est entouré de tout un groupe d’amis de son âge, qui eux, tiennent sur leurs deux jambes. Pourtant, c’est lui la vedette.
Sept amis, bras dans les bras, et soudé par un lien invisible. C’est un chiffre magique, dommage qu’ils ne songent pas à utiliser leur pouvoir pour faire surgir l’Atlantide des flots.
Aïe ! Aïe ! La pelouse crie de douleur, piétinée par un homme trop pressé pour suivre l’allée. Le pire, c’est qu’il n’a même pas dû voir les fleurs plantées par-ci par-là, à côté desquelles il est passé.
Partout les écharpes s’enroulent autour des cous des passants. C’est qu’elles sont possessives. Si bien que peu de gens sont sortis de sous leur toit, rebutés par la fraîcheur d’un hiver qui approche.
Une jeune mère, son enfant dans une poussette, poussée par un vieil homme (le grand-père ?) avec un chapeau. Joli tableau. Une autre poussette passe et le petit garçon à l’intérieur me dévisage. Car il n’a pas encore attrapé cette maladie extrêmement répandue : la peur des autres. Non, lui me regarde franchement, ouvertement, et je suis bien content qu’il me porte un si grand intérêt.
Venant d’un ancien royaume, un autre vieil homme avec un chapeau passe, armé d’une pipe en bois. Peut-être est-ce un vieux mage, recherchant quelqu’un sur qui tester ses nouveaux sortilèges.
A propos de gens infectés par le virus de la peur des autres, une charmante personne vient de passer. Incapable de résister, j’ai profité du tableau. Mais me voilà démasqué, et contrairement au petit garçon, j’ai détourné les yeux…
Le complot des mouettes
Une mouette surplombe la scène, perchée sur un petit homme dénudé qui porte un drap et une épée. Celui-ci reste de marbre, lui-même perché sur une colonne. Une seconde mouette vient de chasser la première pour prendre sa place. Elle regarde tout le monde de haut, imposant sa supériorité, elle qui virevolte dans les airs, sur le rythme d’une nature paisible, sans but mais sensée.
Moins haut, un parterre de fleurs, aux mille couleurs. Eclat de bordeaux sur fond jaune, pointes de mauve. Sous les feuillages se cachent de petits esprits. Ils ont vu que quelqu’un essayait de les démasquer, alors ils se réfugient derrière les tiges. Car il ne faudrait pas qu’ils tombent sous les yeux d’un humain, et encore moins d’un écrivain, car ce dernier s’empresserait de vouloir se les approprier par des mots, leur faisant ainsi perdre toute leur magie.
Il est seize heures. Quelle importance ? Le temps n’est qu’une illusion humaine, illusion tellement naïve qu’elle fait rire les oiseaux. Il y en a même un qui est pris d’un fou rire.
Un vieil homme lit Le Monde. N’a-t-il pas encore appris avec l’âge que s’il s’intéresse réellement au monde, il vaudrait mieux baisser ce journal pour regarder par ses propres yeux ?
Coude posé sur le genou, une main soutient une tête lourde et lasse. La plupart des gens pensent sans doute que sa lassitude provient du fait de devoir rester toujours dans la même position, mais ils se trompent lourdement. Le visage est las car, après des centaines d’années passées ici, la vie n’a pas plus de sens qu’avant.
Un petit moineau vient de s’enfoncer dans la forêt aux esprits. Deux autres le suivent. Puis ils ressortent l’un après l’autre à toute vitesse, déterminés, comme si l’on venait de leur confier une mission importante.
Mouettes, pigeons, moineaux, tous les oiseaux se sont envolés en même temps et font maintenant de grands cercles dans les airs, lançant leur cri de guerre. Et maintenant ils ont disparu. Tout est plus triste tout d’un coup, le tableau a perdu ses couleurs.
Joie ! En revoilà un, un moineau, qui a replongé dans la forêt aux esprits. Ils complotent, c’est sûr. Pendant ce temps, une abeille est tombée amoureuse d’une fleur. Elle tente de s’approcher, mais les pétales restent impassibles.
Un cri ! Des feuillages bougent mais l’oiseau a disparu. Quel farceur. Montre-toi petit coquin ! Un pigeon rode, un insecte passe, il y a des espions partout !
Ah ! Les amours impossibles ! Les yeux veulent plonger, se jeter dans ce Soleil resplendissant, mais celui-ci les repousse sans cesse. Il force à détourner le regard, et quiconque ose l’affronter paie le prix fort.
Au loin, derrière de lointains immeubles, très loin, des montagnes toutes enneigées. Combien de temps faut-il marcher pour les atteindre ? Les forces d’un homme suffisent-elles pour y parvenir ? Ou restent-elles à jamais inaccessibles ?
C’est terrible, le Soleil tombe ! Il chute, et bientôt il aura totalement disparu. Alors les ténèbres s’abattront, et s’ouvrira le bal des ombres, des silhouettes transparentes et sans consistance. Non pas que le jour elles soient moins vides, mais au moins, à la lumière, elles revêtent une apparence. Les corbeaux sont d’ailleurs déjà là.
Jeux sur place
Une place en demi-cercle qui rappelle les théâtres antiques. Mais c’est une église gigantesque qui se dresse au lieu d’une scène. Un son de cloche vient ponctuer le flux des passants. Les enfants ont pris d’assaut une grande tête de pierre, sur laquelle ils siègent triomphalement. Le vent s’en prend à la cravate rouge des affaires. Une fille minuscule s’est élancée de l’autre bout de la place pour se jeter toute entière sur le visage de pierre, sous l’oeil attentif d’un père qui porte le monde sous son bras. Quelqu’un d’autre tente de capturer ces instants fugitifs, en fixant les images dans une boîte. Vélo jaune, patinette bleue, chaussures blanches, la place est traversée de toutes parts. Assis sous les arbres, un blessé n’a de pensées que pour son interlocutrice.
C’est l’invasion ! Une nuée de touristes arrive mais disparaît bientôt. Que retiendront-ils de la ballade ? Ont-ils remarqué les tâches de Soleil sur les vitraux ? Se souviendront-ils de celui qui vient de les immortaliser par des mots ?
Une course-poursuite ! Des tresses s’enfuient, poursuivies par une patinette démoniaque. Un lilliputien erre sur la place, pour s’élancer soudain vers sa mère. La fugitive a maintenant rejoint sa poursuivante sur la patinette, et bientôt c’est la chute.
Non loin de là, un étrange individu griffonne sur un cahier je ne sais quels mots mystiques. Mais observons-le bien : c’est un tricheur ! Il écrit tout après coup. Faisons-lui accélérer un peu la cadence. Fille qui tournoie, pigeon qui s’envole. Plus vite encore ! Valise bleue, souvenir d’un voyage terminé. Voilà qu’il invente des histoires maintenant ! Un sac rouge qui se balance. Dong. Dong. Dong. Dong. Dong. Dong. Un fakir à vélo ! Mais où va le monde ?! Faire du patin à roulettes sur des pavés, entreprise risquée !
Il y a des gens qui sont sur la place mais qui n’y sont pas, ils sont dans un autre monde, celui du livre qu’ils lisent, ils sont devenus transparents. Le violet fait irruption dans la scène. Et sur un cahier des mots apparaissent, des mots d’une platitude effroyable. Un peu de vie ! Régulièrement des portes s’ouvrent vers mille et une destinations, et les gens se mettent à discuter avec d’autres gens qui sont à des dizaines de kilomètres de distance.
Un papillon de fer sur de longs cheveux.
Salade de fruits
L’été apporte la chaleur, mais aussi, pour mon plus grand plaisir, les melons ! Mais cette année, le grand mystère de la Vie m’a fait une petite surprise en me faisant découvrir… Monsieur Melon ! Et c’est tout aussi délicieux.
Monsieur Melon est un jeune homme qui part à l’assaut du métro avec sa guitare et ses chansons, qu’il compose et écrit lui-même. Le thème : les usagers du métro. De celui qui se cache derrière son journal à ceux qui détournent systématiquement le regard, tout le monde est passé en revue.
Eh oui, Monsieur Melon nous a démasqués en public et nous a forcés à sortir de notre cachette ! C’est alors que se sont mises à pousser des fleurs magnifiques, mais devenues rares : des sourires. Et, comble du miracle : des sourires partagés !
A ce jardinier de la joie, je dis merci. Et surtout, je tiens à partager avec vous la recette de la salade de fruits que Monsieur Melon nous a confiée pour cultiver le bonheur : « Gardez la pêche dans la pastèque et gardez la banane dans la poire ! »