L’instant décisif

J’étais confronté à un choix : ou bien vivre en grand, ou bien quitter ce corps et recommencer le lent processus dans une autre existence toute aussi pénible. Le temps s’était arrêté, et la balle se trouvait contre moi, juste entre mes deux yeux. En une fraction de seconde, ce sauveur, sous les traits d’un gangster, allait réussir à faire ce que je n’étais pas parvenu à atteindre pendant des années : m’ouvrir la tête, pour la vider de toutes ces pensées nauséabondes, et laisser place à l’infini du vide.
 
Je suis resté là une éternité. Autour de moi, tout restait figé. Je devais être sûr que, si je brisais le charme, j’allais vraiment vivre, et ne pas encore oublier. Car si c’était le cas, je ne ferais que troquer une mort rapide contre une mort lente. Mais toute cette histoire de « ne pas être sûr », c’était encore de la peur, encore des pensées sans vie.
 
Je fis alors quelque chose d’exceptionnel : j’étais maintenant dans la peau du gangster, et je me regardais droit dans les yeux, bien en face, et j’appuyai sur la gâchette sans aucune hésitation, avec tout l’amour dont j’étais capable. La balle partait de mon revolver, mais elle était déjà devant moi. A travers toute cette illusion et tout ce spectacle, le lien était recréé.
 
J’étais à présent contre la balle et contre le revolver, face à la mort, face à la vie. J’allais mourir, c’était sûr. Tout commençais à vibrer de plus en plus, et pendant une éternelle seconde, tout disparut dans une lumière infinie. Puis la tension explosa en un rire sonore qui résonna le  long du couloir de métro où je me trouvais. La balle fila d’un coup sec, tout le monde paniqua et s’enfuit à l’extérieur, où tout s’était réanimé.
 
Moi, j’étais dans les bras de mon assassin, bien vivant, la tête en un seul morceau. Nous étions maintenant seuls, calmes, tranquilles, sereins, dans cette étreinte sincère.
 
Il fallut cependant que le jeu reprenne, et il me projeta violemment en arrière, en plein dans le monde. Ne comprenant pas vraiment ce qui venait de se passer, il hésita un instant. Puis il s’enfuit en courant hors de la station.
 
N’ayant pas spécialement envie d’avoir à raconter toutes ces fantaisies à la police, je décidais d’en faire autant. Arrivé dans la rue, elle était aussi déserte que le métro. Après plusieurs carrefours, toujours personne. La ville était complètement vide.
 
Je remarquais alors que les grandes façades vitrées des immeubles étaient plus brillantes que d’habitude. Partout, mon image se reflétait à l’infini. Il n’y avait plus que moi.
 
Je plongeai alors au plus profond de moi-même. Et, du vide intérieur, je fis jaillir la vie en poussant le cri le plus gigantesque qu’il m’était possible d’exprimer.
 
J’entendis au fond sonore que la vie avait repris son cour une fois de plus. Mais je sentais aussi un silence de mort peser sur moi. En ouvrant les yeux, je vis des dizaines de visages qui me regardaient, incrédules, parfois horrifiés. Visiblement mon cri avait aussi résonné dans cette dimension.
 
Je leur souris, puis je partis vivre en grand.

Je ne peux pas te raconter toute l’histoire, car elle ne finit jamais, et elle n’a jamais vraiment commencé. Sans compter que tu as une vie à vivre, et que les mots ne te distrairont pas éternellement…

Le refuge des étoiles

Cette pièce a été mise en scène et jouée le 16 juin 2006 par Alexandra Carrey, Benoît Clarisse, Julie Glitzner, Laure Glitzner et moi-même, dans le cadre des ateliers du Théâtre des Embruns.

 (Été. La nuit tombe. Les cigales chantent. Cinq silhouettes s’avancent dans une forêt.)

ALICE. Par ici.

(L’une des silhouettes trébuche.)

BRUNO. (Moqueur) Alors Victoire, on a perdu l’habitude des ballades en forêt ?

VICTOIRE. (Agacée) Ce n’est vraiment pas drôle Bruno ! Ma villa aurait tout de même été plus confortable pour des retrouvailles…

PETER. Ne commence pas à râler, avoue qu’Alice a réussi à t’intriguer toi aussi !

(Ils arrivent dans une clairière.)

ALICE. Voilà, c’est ici.

PETER. (Joyeux) Ah ! Après tant d’années, nous voilà à nouveau réunis ici !

ARISTIDE. (Nostalgique) Je me souviens encore de nos réunions nocturnes lorsque nous étions jeunes et insouciants !

VICTOIRE. (Indifférente) Moi, pour être franche, je ne m’en souviens qu’à peine, tant de choses se sont passées depuis…

BRUNO. Ah, et quelles choses dis-moi ? Tu as sauvé l’Afrique de la famine ?

VICTOIRE. (D’un air important) Non, je voulais dire les études, ma famille, les affaires…

BRUNO. (Cynique) Quel destin extraordinaire !

PETER. Oh ! Regardez, là ! Le vieux chêne sur lequel nous avions gravé nos noms ! Ils y sont toujours !

ALICE. Oui, rien a changé, excepté une seule chose. (Mystérieuse) Mais ça, c’est une surprise…

VICTOIRE. (Curieuse) Une surprise ? (Excitée) Tu n’aurais tout de même pas trouvé le trésor ? Celui que nous cherchions désespérément quand nous étions jeunes ?

PETER. Ca serait merveilleux, j’ai souvent rêvé que nous arrivions enfin à le trouver, et chaque fois le coffre contenait quelque chose de différent…

VICTOIRE. (Euphorique) Ça serait surtout une aubaine, la valeur de l’or explose à la bourse en ce moment !

BRUNO. (Sombre) Arrête un peu tes rêveries Peter, notre enfance est à jamais perdue.

ALICE. Ce que j’ai trouvé t’aidera peut-être à la retrouver.

ARISTIDE. Comment se fait-il que tu aies découvert quelque chose ? Tu es déjà revenue ici ?

ALICE. Je suis souvent revenue, oui. Ça a toujours été mon refuge. (Mystérieuse) Et pas seulement le mien…

VICTOIRE. Comment ça ? D’autres personnes viennent ici ?

BRUNO. (Cynique) Qui aurait l’idée farfelue de venir jusqu’ici à part nous ?

ARISTIDE. A mon avis, elle doit parler d’occupants plus naturels, des animaux par exemple… (Excité) Peut-être qu’elle a trouvé une espèce animale encore inconnue !

VICTOIRE. (Euphorique) Et ces animaux lui ont permis de découvrir le trésor !

PETER. (Excité) Alors Alice, arrête de nous faire mijoter, qu’est-ce que c’est ?

ALICE. (Impassible) Taisez-vous un peu et ils viendront. Asseyez-vous et regardez plutôt.

BRUNO. « Ils » ? (Ironique) Les fantômes de la forêt ?

PETER. (Agacé) Chut !

(Tout le monde s’assoit, en demi-cercle. Long moment de silence. Puis des points lumineux apparaissent.)

ALICE. Ah, les voilà.

VICTOIRE. (Étonnée) Qu’est-ce que c’est ?

ARISTIDE. Des vers luisants !

PETER. Comme c’est joli !

BRUNO. (Ironique) Oulala comme c’est mignon !

ARISTIDE. Cesse un peu de faire le rabat-joie, c’est incroyable un ver luisant ! (D’un air savant) Sais-tu que leur bioluminescence provient d’une oxydation enzymatique très rare ?

VICTOIRE. (Perplexe) Une quoi ?

ARISTIDE. (Excité) Une réaction chimique assez incroyable !

BRUNO. (Ironique) Il était temps que l’on se retrouve, sinon j’aurais pu mourir sans savoir qu’un ver luisant brille grâce à une oxydation zazimatique…

ARISTIDE. (D’un air sévère) Enzymatique.

BRUNO. (Exaspéré) Si tu le dis.

ALICE. (Rêveuse) Enzymatique ? C’est joli comme mot…

VICTOIRE. (Excitée) Il a raison, c’est incroyable un ver luisant ! J’ai entendu parler d’un homme qui s’est servi de ces composants chimiques rares pour monter une entreprise qui l’a rendu milliardaire !

PETER. Et que faisait-il avec ces vers ?

VICTOIRE. Il les broyait et ensuite ils les transformaient en un produit pour faire scintiller la peau. (D’un air snob) Idéal pour les soirées chic.

PETER. (Indigné) Mais c’est ignoble !

VICTOIRE. Ignoble ? C’est génial au contraire, il est milliardaire maintenant !

(Les vers luisants s’éteignent.)

ARISTIDE. Tiens, ils ont cessé de briller…

ALICE. Ils n’aiment pas l’agitation, c’est un refuge ici. (Mystérieuse) Le refuge des étoiles…

BRUNO. (Exaspéré) C’est reparti pour un voyage au pays imaginaire…

PETER. (Perplexe) Quel rapport entre les étoiles et les vers luisants ?

ALICE. (Rêveuse) Vous voyez les étoiles là-haut ? Elles sont accrochées à la voûte céleste, et chaque nuit elles s’illuminent pour guider les voyageurs solitaires.

VICTOIRE. Des voyageurs solitaires ? Des chercheurs de trésors ?

ALICE. (Imperturbable) Parfois, l’une d’elles se décroche et commence à tomber. La plupart du temps, cette étoile filante est aperçue par un être humain qui fait un voeu égoïste.

ARISTIDE. (Indigné) Mais qu’est-ce que tu racontes, ce n’est pas du tout ça une étoile filante !

ALICE. (D’un ton de reproche) Cette pensée impure consume la pauvre étoile déchue, qui disparaît alors à jamais.

BRUNO. (Exaspéré) Vous voyez ! Qu’est-ce que je vous avais dit ?

ALICE. Mais quelquefois quelqu’un décide d’abandonner son voeu égoïste pour lui laisser la vie sauve.

(Bruno renifle bruyamment.)

ALICE. (Imperturbable) L’étoile se pose alors sur sa nouvelle demeure, la terre, où elle recherche un refuge paisible…

BRUNO. (Cynique) Quelle aventurière cette étoile !

PETER. (Agacé) Mais tais-toi un peu, laisse-la finir !

ALICE. Fidèle à sa mission elle s’illumine chaque nuit. Les voyageurs solitaires la retrouvent parfois et peuvent alors la remercier de les avoir guidés autrefois.

BRUNO. Vite, un mouchoir…

VICTOIRE. (Pensive) Ça doit valoir une fortune alors, si ça vient des étoiles…

PETER. Vous pouvez vous moquer, mais les vers brillent à nouveau. Enfin, les étoiles ! On dirait même que ça brille plus qu’avant !

ARISTIDE. Ne dis pas n’importe quoi, un ver ne peut pas augmenter ou diminuer sa luminosité. C’est joli, c’est sûr, mais ce sont des contes pour enfants.

VICTOIRE. Les voilà qui s’éteignent encore !

ARISTIDE. (Songeur) C’est étrange comme phénomène…

PETER. (En colère) Vous les avez encore vexés, j’en suis sûr !

ALICE. Calmez-vous un peu.

(Long moment de silence. Puis les vers luisants se rallument.)

ARISTIDE. Les revoilà.

PETER. (Agacé) Chut !

(Nouveau moment de silence. Peter regarde alternativement le sol et le ciel, songeur.)

PETER. Oh une étoile filante !

VICTOIRE. (Fermant les yeux et murmurant de façon euphorique) De l’argent ! De l’argent !

(Les vers luisants s’éteignent immédiatement.)

ARISTIDE. Ils se sont encore éteints.

PETER. (En colère) Meurtrière !

BRUNO. (Ironique) Là, tu as vraiment dû les vexer Victoire.

(Haussant les épaules, Alice s’allonge, exaspéré, pour se retirer de la conversation et s’évader dans ses rêves.)

PETER. Oh, encore un étoile filante !

BRUNO. (Indifférent) Eh bien vas-y, à ton tour de faire un voeu.

PETER. Certainement pas. Je ne suis pas un assassin, moi !

BRUNO. (Haussant les épaules) Aristide ? Un voeu ?

(Pas de réponse.)

BRUNO. Aristide ? Ne me dis pas que tu es devenu croyant ?

ARISTIDE. (D’un air grave) Je ne sais pas… C’est bête, mais tout d’un coup, j’ai un doute…

(Moment de silence.)

ARISTIDE. Et si c’était vrai ?

Le ravin

« Par ici ! »

Sans m’arrêter, je poursuis ma course dans la direction indiquée par le vieil homme, qui s’évanouit aussitôt avec l’étrange lueur dans laquelle il baignait. De toutes parts, ronces et branches tentent de me stopper, meurtrissant mon corps chaque fois un peu plus. Je ruisselle de sang et de sueur, mais je ne dois pas m’arrêter. Des arbres menaçants s’étendent à perte de vue et je ne me souviens déjà plus quand cette course a commencé. Régulièrement, quand j’ai le sentiment de me perdre, des figures surgissent de nulle part et m’indiquent elles aussi la direction à suivre. Toutes portent sur le visage un sourire paisible tandis que les flots de mon sang se déversent. Mais je ne peux pas m’arrêter, je ne dois pas ralentir. Les heures s’évanouissent dans ma course effrénée. Je suis à bout de ma force, mais je dois poursuivre.

« Par ici ! Tiens bon, c’est bientôt terminé. »

Les arbres deviennent en effet de moins en moins nombreux. Je perçois d’infimes rayons de lumière au bout du chemin. Est-ce enfin terminé ? Mais j’aperçois maintenant ce à travers quoi ces quelques rayons surgissent : une énorme barrière de ronces. Serrant les poings, je m’élance et accélère, mon corps crie déjà au supplice. Dans un ultime effort, je pourfends les ronces dans un hurlement qui déchire le ciel.

Le ciel, oui, enfin. Le Soleil chatouille mon corps sanglant qui s’est effondré sur le sol. Je me relève douloureusement et découvre que la forêt derrière moi a disparu. Il n’y a plus qu’un immense désert de pierres. Devant moi, c’est un champ de fleurs sans fin qui se dévoile à mes yeux. Je voudrais m’y étendre pour l’éternité, mais un ravin infranchissable m’en sépare. Que faire maintenant ? Les fleurs semblent m’attendre et me regarder avec le même sourire paisible que les fantômes de la forêt. Sans espoir, je me retourne pour constater qu’ils ont disparu avec les arbres et leurs conseils. Je suis seul, totalement seul.

Je m’approche du ravin : impossible d’en voir le fond. L’abîme infini résonne en moi et me fait vaciller. Un sentiment étrange me souffle que, malgré les apparences et contre toute raison, je peux franchir ce ravin. Mais comment ? Le gouffre est bien trop large. Les secondes s’écoulent, puis des minutes, bientôt des heures, et je reste là, indécis. Mon sang coule toujours et chaque seconde qui passe me rapproche d’une mort certaine. Je dois traverser ce ravin. Je m’approche à nouveau : je chancelle, mais cette fois, je reste où je suis et continue à sonder l’abîme. Je sens qu’un gouffre aussi grand m’habite, gouffre qui m’empêche d’atteindre l’autre côté du ravin. A mesure que j’affronte du regard l’abîme infini, les tremblements de mon corps se font de plus en plus violents, comme s’ils voulaient m’empêcher d’affronter ce vide. Je tiens tête mais mon corps me secoue frénétiquement.

Soudain, pendant un infime instant, le gouffre infini m’apparaît comme englobé dans un sourire invisible, ce même sourire paisible des figures de la forêt et des fleurs qui m’attendent. Aussitôt, les tremblements et la douleur cessent. Je relève la tête, m’arrête un instant pour sourire aux fleurs, puis j’avance vers le vide. Alors que mon pied s’apprête à s’y poser, tout disparaît, un tourbillon de ténèbres m’aspire où se mêlent les traînées blanchâtres des silhouettes de la forêt et les étoiles colorées des fleurs. Mon réveil indique cinq heures du matin, et les contours de ma chambre se dessinent peu à peu.

Train de vie

Au petit garçon qui adore les « têtards »

Depuis quelques minutes déjà, Valentin pressait son visage contre la fenêtre de sa chambre. A son réveil, le ciel lui avait fait la surprise de saupoudrer de neige le paysage urbain qui s’étendait devant ses yeux. Les flocons tombaient en dansant, et les toits étaient déjà recouverts d’un fin manteau blanc. C’était la première fois qu’il neigeait depuis le début de l’hiver, et les fêtes étaient déjà terminées. La nouvelle année s’éveillait depuis plusieurs jours, et aujourd’hui les cours recommençaient.

Valentin s’habilla chaudement et s’en alla sur le chemin de la gare. Il avait patienté de longues semaines avant de pouvoir enfin s’équiper des gants spécialement prévus pour l’occasion. Il était le premier à venir inscrire les marques de ses pas sur la neige de l’allée, puis ses traces vinrent en rejoindre d’autres sur la grande avenue. Pendant qu’il marchait, il soufflait pour libérer de sa bouche de longues traînées de fumée blanche.

La gare était telle qu’il l’avait laissée deux semaines plus tôt, la neige en plus. Le quai était parsemé de silhouettes grelottantes. Cachés derrière les écharpes, la plupart des visages étaient plein d’une nostalgie mélancolique des fêtes trop vite écoulées. Quelques minutes plus tard, une ombre fit son apparition au loin, puis les contours d’un train se dessinèrent, et enfin Valentin grimpa à bord d’un wagon.

Valentin ne connaissait aucune des personnes qui l’entouraient, mais elles étaient pourtant ses compagnons de voyage. Il y avait toujours l’étudiant qui reprend son sommeil interrompu trop tôt, l’homme en costume noir qui lit le journal, la femme plongée dans le dernier roman policier. Aujourd’hui, il y avait aussi un passager inhabituel : un enfant, armé de moufles et d’un bonnet, debout sur un siège et perché à la fenêtre. « Regarde Maman, les flocons ! » Il avait à la fois le visage sérieux, conscient de l’instant solennel, et rayonnant d’une joie et d’une innocence aussi pures que la neige qu’il admirait.

Le voyage prit bientôt fin, et tous les passagers partirent chacun vers leur destination, le jeune garçon s’en allant en tournoyant comme un fou avec « les flocons ! les flocons ! » Dehors, le manteau de neige recouvrant les rues s’était épaissi, et Valentin arriva à l’université couvert de minuscules tâches blanches.

*

Les cours de la matinée furent accompagnés par la neige qui continuait à tomber derrière les fenêtres. Après le déjeuner, les flocons devinrent de plus en plus nombreux, de plus en plus gros aussi, et leur danse de plus en plus effrénée. Bientôt, ce fut une véritable tempête. La neige s’accumulait, de centimètres en centimètres, et très vite de dizaines de centimètres en dizaines de centimètres.

Quand les cours furent terminés, les tourbillons de neige continuaient à se déchaîner sur la ville. Valentin eut bien du mal à se rendre jusqu’à la gare. Le vent fouettait son visage et ses chaussures étaient pleines de neige. De nombreuses voitures étaient bloquées sur la route, et partout régnait la confusion.

Arrivé à la gare, la confusion était tout aussi grande. Des centaines de personnes attendaient dans le hall. Valentin le pressentit tout de suite, et au bout de quelques minutes vint effectivement l’annonce fatidique : « En raison d’intempéries exceptionnelles, la circulation de tous les trains est interrompue jusqu’à nouvel avis. Les prévisions météo annonçant la poursuite des intempéries pour toute la soirée et pour toute la nuit, nous invitons les voyageurs à rentrer chez eux s’ils habitent dans la ville, ou à se rendre chez des personnes de leur connaissance y habitant. Les autres voyageurs seront informés par une annonce ultérieure et par les agents circulant parmi vous. »

*

Etudiants et travailleurs continuaient à affluer dans le hall de la gare, et Valentin attendait avec les autres « voyageurs ». L’inquiétude parcourait tous les visages, chacun se demandant où il allait passer la nuit. Certains s’impatientaient auprès des agents qui, eux, distribuaient des sandwiches et essayaient de rassurer les troupes. Plusieurs heures passèrent ainsi, la même annonce se répétant régulièrement pour informer les nouveaux arrivants. Peu à peu, des discussions commencèrent à naître ça et là.

Après une attente interminable, une nouvelle annonce retentit dans le hall, qui devint instantanément silencieux : « Les voyageurs n’ayant nul endroit où dormir cette nuit vont être conduits par nos agents vers divers sites de la ville accueillant des sans-abri. Merci de bien vouloir suivre les directives qui vont vous êtres données. »

L’agitation reprit aussitôt. Au bout de plusieurs minutes de chaos, les agents parvinrent à obtenir le calme. Les gens furent séparés en plusieurs groupes, puis conduits à travers les rues et la neige jusqu’aux divers sites d’accueil mis à disposition.

*

Valentin était dans un groupe qui fut mené jusqu’à une église. Les sans-abri observèrent l’arrivée des intrus d’un air curieux et amusé. Les arrivants, eux, regardaient pour la plupart autour d’eux avec inquiétude, d’autres, comme Valentin, avec curiosité. Il n’y avait pas assez de matériel pour tant de monde, mais prêtres, agents et bénévoles tentaient d’installer les gens au mieux. Tout le monde s’affairait. Les esprits, d’abord tendus, s’attendrirent peu à peu et, malgré le froid, l’ambiance se réchauffa.

Valentin, après avoir parcouru les allées pour admirer statues et vitraux, s’assit dans un coin. Un bénévole vint lui suggérer de rejoindre le groupe d’étudiants qui s’était formé, mais il préféra rester seul. Il regardait des liens invisibles se tisser entre les personnes de ce concentré de société réuni là. Des hommes d’affaires s’entretenaient avec des sans-abri, des personnes âgées avec des étudiants. D’abord on parlait des proches qui devaient s’inquiéter, puis bientôt les sujets de discussion devinrent plus personnels et plus divers. Il était déjà tard, et Valentin avait l’impression d’assister à une nouvelle veillée.

Serein, Valentin profitait du spectacle qui s’offrait à ses yeux. Puis un garçon, du même âge que lui, s’avança.

« Tu fais bande à part ?

- Je préfère simplement être au calme pour goûter pleinement à l’ambiance.

- Tu y goûterais peut-être mieux si tu y participais toi aussi. Viens avec moi. »

Le jeune inconnu, qui s’appelait Hugo, tendit la main à Valentin pour l’aider à se lever, puis l’emmena auprès de plusieurs groupes. Ils discutèrent ainsi une bonne partie de la nuit avec des personnes totalement différentes : un sans-abri leur racontait qu’il avait volontairement choisi ce type de vie pour se consacrer à la contemplation de la nature, un étudiant en sciences leur expliquait avec ferveur les recherches qu’il projetait de faire plus tard et qui aideraient à lutter contre la pauvreté, une vieille dame leur disait qu’elle était toujours toute seule, avec une mine qui mélangeait la tristesse des faits avec la joie de pouvoir parler à quelqu’un.

Puis il fallut tout de même songer à dormir. Comme lors d’une véritable veille de fête, tout le monde se couchait, heureux, mais un peu déçu que la soirée s’achève déjà. Valentin et Hugo s’assirent contre un mur, n’ayant pas l’intention de dormir. Déjà amis, ils discutèrent de tout et de rien, du dernier film sorti au cinéma, du sens de la vie, du nom des étoiles et du parfum des fleurs. Mais la fatigue finit par les vaincre, et ils s’évanouirent dans leurs songes l’un après l’autre.

*

Les premiers rayons de Soleil pourfendaient les vitraux et, devenant légèrement colorés, venaient chatouiller le visage des rêveurs. Les esprits s’éveillèrent peu à peu, et déjà les gens repartaient chez eux. On échangea des numéros de téléphone, on promit de se revoir, on vit même plusieurs sans-abri s’en aller avec un homme en costume noir, qui semblait les avoir embauchés. Valentin et Hugo s’accordèrent sur le fait qu’ils ne pouvaient pas se quitter sans une bataille de boules de neige. Ils furent bientôt rejoints par plusieurs personnes qui voulaient elles aussi prolonger encore un peu la fête, et la rue se transforma vite en véritable champ de bataille.

Il fallut malgré tout se quitter. A la gare, une poignée de mains, un peu plus longue qu’à l’ordinaire, mit fin à l’aventure, mais promettait des retrouvailles prochaines. Hugo monta dans un wagon, Valentin dans un autre train.

Durant tout le trajet, Valentin pensa à tout ce qui s’était passé depuis la veille. C’était comme un second Noël. C’était même peut-être le seul véritable Noël qu’il n’avait jamais vécu, même s’il n’avait pas eu lieu un 25 décembre. Il n’y avait pas eu de cadeaux, mais il y avait eu des sourires, du partage, de la vie.

Dans le wagon, le silence habituel avait disparu, et tous discutaient de la nuit qu’ils venaient de passer. On plaisantait, on riait, on continuait à partager. Demain, après-demain, les gens en parleraient sans doute encore. Puis peu à peu, les visages se refermeraient à nouveau. Mais il y aura toujours l’étudiant qui reprend son sommeil interrompu trop tôt, l’homme en costume noir qui lit le journal, la femme plongée dans le dernier roman policier, avec qui, le temps d’une nuit, Valentin avait partagé sa vie.