Cette pièce a été mise en scène et jouée le 16 juin 2006 par Alexandra Carrey, Benoît Clarisse, Julie Glitzner, Laure Glitzner et moi-même, dans le cadre des ateliers du Théâtre des Embruns.
(Été. La nuit tombe. Les cigales chantent. Cinq silhouettes s’avancent dans une forêt.)
ALICE. Par ici.
(L’une des silhouettes trébuche.)
BRUNO. (Moqueur) Alors Victoire, on a perdu l’habitude des ballades en forêt ?
VICTOIRE. (Agacée) Ce n’est vraiment pas drôle Bruno ! Ma villa aurait tout de même été plus confortable pour des retrouvailles…
PETER. Ne commence pas à râler, avoue qu’Alice a réussi à t’intriguer toi aussi !
(Ils arrivent dans une clairière.)
ALICE. Voilà, c’est ici.
PETER. (Joyeux) Ah ! Après tant d’années, nous voilà à nouveau réunis ici !
ARISTIDE. (Nostalgique) Je me souviens encore de nos réunions nocturnes lorsque nous étions jeunes et insouciants !
VICTOIRE. (Indifférente) Moi, pour être franche, je ne m’en souviens qu’à peine, tant de choses se sont passées depuis…
BRUNO. Ah, et quelles choses dis-moi ? Tu as sauvé l’Afrique de la famine ?
VICTOIRE. (D’un air important) Non, je voulais dire les études, ma famille, les affaires…
BRUNO. (Cynique) Quel destin extraordinaire !
PETER. Oh ! Regardez, là ! Le vieux chêne sur lequel nous avions gravé nos noms ! Ils y sont toujours !
ALICE. Oui, rien a changé, excepté une seule chose. (Mystérieuse) Mais ça, c’est une surprise…
VICTOIRE. (Curieuse) Une surprise ? (Excitée) Tu n’aurais tout de même pas trouvé le trésor ? Celui que nous cherchions désespérément quand nous étions jeunes ?
PETER. Ca serait merveilleux, j’ai souvent rêvé que nous arrivions enfin à le trouver, et chaque fois le coffre contenait quelque chose de différent…
VICTOIRE. (Euphorique) Ça serait surtout une aubaine, la valeur de l’or explose à la bourse en ce moment !
BRUNO. (Sombre) Arrête un peu tes rêveries Peter, notre enfance est à jamais perdue.
ALICE. Ce que j’ai trouvé t’aidera peut-être à la retrouver.
ARISTIDE. Comment se fait-il que tu aies découvert quelque chose ? Tu es déjà revenue ici ?
ALICE. Je suis souvent revenue, oui. Ça a toujours été mon refuge. (Mystérieuse) Et pas seulement le mien…
VICTOIRE. Comment ça ? D’autres personnes viennent ici ?
BRUNO. (Cynique) Qui aurait l’idée farfelue de venir jusqu’ici à part nous ?
ARISTIDE. A mon avis, elle doit parler d’occupants plus naturels, des animaux par exemple… (Excité) Peut-être qu’elle a trouvé une espèce animale encore inconnue !
VICTOIRE. (Euphorique) Et ces animaux lui ont permis de découvrir le trésor !
PETER. (Excité) Alors Alice, arrête de nous faire mijoter, qu’est-ce que c’est ?
ALICE. (Impassible) Taisez-vous un peu et ils viendront. Asseyez-vous et regardez plutôt.
BRUNO. « Ils » ? (Ironique) Les fantômes de la forêt ?
PETER. (Agacé) Chut !
(Tout le monde s’assoit, en demi-cercle. Long moment de silence. Puis des points lumineux apparaissent.)
ALICE. Ah, les voilà.
VICTOIRE. (Étonnée) Qu’est-ce que c’est ?
ARISTIDE. Des vers luisants !
PETER. Comme c’est joli !
BRUNO. (Ironique) Oulala comme c’est mignon !
ARISTIDE. Cesse un peu de faire le rabat-joie, c’est incroyable un ver luisant ! (D’un air savant) Sais-tu que leur bioluminescence provient d’une oxydation enzymatique très rare ?
VICTOIRE. (Perplexe) Une quoi ?
ARISTIDE. (Excité) Une réaction chimique assez incroyable !
BRUNO. (Ironique) Il était temps que l’on se retrouve, sinon j’aurais pu mourir sans savoir qu’un ver luisant brille grâce à une oxydation zazimatique…
ARISTIDE. (D’un air sévère) Enzymatique.
BRUNO. (Exaspéré) Si tu le dis.
ALICE. (Rêveuse) Enzymatique ? C’est joli comme mot…
VICTOIRE. (Excitée) Il a raison, c’est incroyable un ver luisant ! J’ai entendu parler d’un homme qui s’est servi de ces composants chimiques rares pour monter une entreprise qui l’a rendu milliardaire !
PETER. Et que faisait-il avec ces vers ?
VICTOIRE. Il les broyait et ensuite ils les transformaient en un produit pour faire scintiller la peau. (D’un air snob) Idéal pour les soirées chic.
PETER. (Indigné) Mais c’est ignoble !
VICTOIRE. Ignoble ? C’est génial au contraire, il est milliardaire maintenant !
(Les vers luisants s’éteignent.)
ARISTIDE. Tiens, ils ont cessé de briller…
ALICE. Ils n’aiment pas l’agitation, c’est un refuge ici. (Mystérieuse) Le refuge des étoiles…
BRUNO. (Exaspéré) C’est reparti pour un voyage au pays imaginaire…
PETER. (Perplexe) Quel rapport entre les étoiles et les vers luisants ?
ALICE. (Rêveuse) Vous voyez les étoiles là-haut ? Elles sont accrochées à la voûte céleste, et chaque nuit elles s’illuminent pour guider les voyageurs solitaires.
VICTOIRE. Des voyageurs solitaires ? Des chercheurs de trésors ?
ALICE. (Imperturbable) Parfois, l’une d’elles se décroche et commence à tomber. La plupart du temps, cette étoile filante est aperçue par un être humain qui fait un voeu égoïste.
ARISTIDE. (Indigné) Mais qu’est-ce que tu racontes, ce n’est pas du tout ça une étoile filante !
ALICE. (D’un ton de reproche) Cette pensée impure consume la pauvre étoile déchue, qui disparaît alors à jamais.
BRUNO. (Exaspéré) Vous voyez ! Qu’est-ce que je vous avais dit ?
ALICE. Mais quelquefois quelqu’un décide d’abandonner son voeu égoïste pour lui laisser la vie sauve.
(Bruno renifle bruyamment.)
ALICE. (Imperturbable) L’étoile se pose alors sur sa nouvelle demeure, la terre, où elle recherche un refuge paisible…
BRUNO. (Cynique) Quelle aventurière cette étoile !
PETER. (Agacé) Mais tais-toi un peu, laisse-la finir !
ALICE. Fidèle à sa mission elle s’illumine chaque nuit. Les voyageurs solitaires la retrouvent parfois et peuvent alors la remercier de les avoir guidés autrefois.
BRUNO. Vite, un mouchoir…
VICTOIRE. (Pensive) Ça doit valoir une fortune alors, si ça vient des étoiles…
PETER. Vous pouvez vous moquer, mais les vers brillent à nouveau. Enfin, les étoiles ! On dirait même que ça brille plus qu’avant !
ARISTIDE. Ne dis pas n’importe quoi, un ver ne peut pas augmenter ou diminuer sa luminosité. C’est joli, c’est sûr, mais ce sont des contes pour enfants.
VICTOIRE. Les voilà qui s’éteignent encore !
ARISTIDE. (Songeur) C’est étrange comme phénomène…
PETER. (En colère) Vous les avez encore vexés, j’en suis sûr !
ALICE. Calmez-vous un peu.
(Long moment de silence. Puis les vers luisants se rallument.)
ARISTIDE. Les revoilà.
PETER. (Agacé) Chut !
(Nouveau moment de silence. Peter regarde alternativement le sol et le ciel, songeur.)
PETER. Oh une étoile filante !
VICTOIRE. (Fermant les yeux et murmurant de façon euphorique) De l’argent ! De l’argent !
(Les vers luisants s’éteignent immédiatement.)
ARISTIDE. Ils se sont encore éteints.
PETER. (En colère) Meurtrière !
BRUNO. (Ironique) Là, tu as vraiment dû les vexer Victoire.
(Haussant les épaules, Alice s’allonge, exaspéré, pour se retirer de la conversation et s’évader dans ses rêves.)
PETER. Oh, encore un étoile filante !
BRUNO. (Indifférent) Eh bien vas-y, à ton tour de faire un voeu.
PETER. Certainement pas. Je ne suis pas un assassin, moi !
BRUNO. (Haussant les épaules) Aristide ? Un voeu ?
(Pas de réponse.)
BRUNO. Aristide ? Ne me dis pas que tu es devenu croyant ?
ARISTIDE. (D’un air grave) Je ne sais pas… C’est bête, mais tout d’un coup, j’ai un doute…
(Moment de silence.)
ARISTIDE. Et si c’était vrai ?