Bouh !

Elle coure, elle s’éloigne, elle coure, elle observe de loin, elle coure, elle contourne, elle coure, elle se rapproche et…

« BOUH ! »

Et là, c’est un éclat de rire, c’est la vie qui éclate au milieu du parc et qui propage toute la joie qui coule dans les veines de cette toute petite fille aux cheveux bruns. Un rire sans retenue, un rire qui vient du coeur, un rire qui va au coeur.

Et la voilà à nouveau qui coure, qui s’éloigne, qui coure, qui observe de loin, qui coure, qui contourne, qui coure, qui se rapproche et…

« BOUH ! »

Nouveau rire, nouvel éclat de vie. Inlassablement, elle recommence, débordante de vitalité, telle une fontaine intarissable et…

« BOUH ! »

Et elle coure encore, elle s’éloigne, elle coure et… Elle s’arrête. La voilà devenue toute sérieuse. Elle ramasse quelque chose, elle marche lentement, elle s’approche, et elle pose une plume sur l’herbe. « C’est sale », lui dit-on, « laisse ça », mais elle n’obéit pas, elle résiste fièrement, elle protège son trésor et le souvenir d’une vie.

Mais la voilà à nouveau qui coure, qui s’éloigne, qui coure, qui observe de loin, qui coure, qui contourne, qui coure, qui se rapproche et…

« BOUH ! »

Entre deux rires, elle rapporte une seconde plume, avec un air solennel. Puis elle recommence, elle coure, et…

« BOUH ! »

Du rire, toujours. Elle ne se lasse pas de vivre, et moi, qui la regarde, je ne m’en lasse pas non plus.

« Ils les posent simplement »

Un mois que je l’attendais. Quatre semaines à en chercher dans toutes les rues de Paris, et même de Bruxelles. Et aujourd’hui, enfin, à minuit, en pleine nuit, la voilà : une énorme glace à l’italienne au chocolat, rien qu’au chocolat.

Elle avait ses raisons pour m’avoir fait tant attendre : elle tenait à me faire rencontrer quelqu’un. En effet, j’attrape la dernière rame de métro de la ligne 9, je m’assoie avec deux de mes compères, et voilà que deux stations plus loin un homme vient s’asseoir à côté de moi.

C’est un grand monsieur à la peau noire, qui porte derrière lui la moitié d’un siècle. Il voit ma glace, et là : « Icecream ». Ni une ni deux, je m’engouffre immédiatement dans la brèche, j’ouvre grand la porte qui s’est entrouverte et qui allait se refermer aussitôt : « Vous en voulez ? ». Déjà, un vent d’air frais commence à souffler dans les souterrains parisiens.

« Oh, non, merci, moi c’est plus les fruits exotiques. » Et c’est alors parti pour une discussion longue d’au moins vingt stations. Il me parle des Américains et de leurs « icecreams ». Il fait l’éloge des couleurs qui donnent de la fraîcheur, parmi l’uniformité terne des tenues vestimentaires. Je lui dit que j’adore les boubous des femmes africaines. « Toi, tu as du goût ! ».

L’air est devenu léger. Les gens autour de nous nous regardent de plus en plus, ça en fait sourire certains. Il continue en me disant qu’il peint, mais qu’il s’agit d’un art de recherche, qu’il ne cherche pas à faire du beau à tout prix. Il m’apprend qu’il existe de l’ordre aléatoire. Ses plus belles paroles furent sur l’Afrique : « Là-bas, il y a aussi des gens très rationnels bien sûr, mais de façon générale, les gens ne mettent pas les choses dans des cases, ils les posent simplement ».

Dès le début, et jusqu’à la fin, il était rempli de joie de vivre, et il la faisait partager avec les autres. Et moi, j’étais au paradis. Je buvais ce bonheur, j’en avais même les larmes aux yeux, heureux de vivre cela, et surtout fier de m’être autorisé à le vivre, en étant ouvert et en ayant saisi l’occasion qui s’est présentée à moi.

Une fois parti, j’étais tout fou. Fou de bonheur, débordant de vie. Lors d’un arrêt, j’ai couru jeter quelque chose à la poubelle alors que c’était le dernier métro, risquant de devoir rentrer à pieds, devant les yeux incrédules des autres passagers. Je suis resté fou toute la nuit, au désespoir de mes deux compères qui, eux, voulaient dormir.

La vieille guitare en bois

Rejetée par tous, elle est posée là, dans un coin, abandonnée. Elle déborde de vie, mais toute son énergie se perd dans le néant, morte avant même d’être née. La plupart du temps, toute la maison s’agite, tout le monde va et vient, passant devant elle sans même la voir.

Là, la maison est vide, comme morte elle aussi. Il n’y a que moi, posé là, dans un fauteuil, abandonné. Tant d’énergie gâchée, tant de vie perdue à jamais. Pour me calmer, je me lève, cents pas, sans but. Et soudain, je la vois. Elle était là depuis plusieurs jours, mais c’est comme si je la voyais pour la première fois.

Sans réfléchir, je m’approche, et je la saisis. Je n’en ai jamais touché une auparavant. Mes doigts se posent sur les cordes et les font vibrer une à une. Tout se met alors à vibrer : le bois, son âme, la mienne, mon coeur. Elle renaît, je renais, ensemble nous renaissons. Simplement grâce à six notes successives, nous plongeons dans les profondeurs insondables de la vie. Main dans la main, nos deux solitudes infinies, qui vibrent sur la mélodie d’une tristesse sereine et paisible.

Souvenir d’un refuge

Dès mon arrivée, une mélodie mystérieuse s’empare de mon âme. Impossible de savoir d’où elle provient. Au fil des salles de l’exposition, elle se fait plus sonore, puis plus légère, parfois même inaudible. Mon coeur suit ces courbes musicales, souvent plein d’espoir et quelques fois rempli de terreur, lorsqu’elles ne se font plus entendre.

Les pièces et les oeuvres se succèdent, sans que je découvre jamais l’origine de ces vibrations. C’est bientôt la fin de l’exposition, il ne reste plus qu’une seule salle. Je m’avance, troublé, vers ma dernière chance. Et elle est là. La mélodie remplit l’air de toute sa force, elle impose sa présence à toute la pièce plongée dans l’obscurité. Elle accompagne la danse de volutes de fumées, dont les couleurs changent sans cesse, du rouge au bleu, du jaune au violet.

Je m’assoie, et bientôt le temps et le monde ont disparu. Les visiteurs trop pressés défilent sans même que je les vois. Pendant des heures, je reste là. Ou plutôt, je suis ailleurs, dans de lointaines contrées. J’ai enfin trouvé mon pays, je suis chez moi. Par plusieurs fois j’y reviendrai, courant presque à travers l’exposition pour atteindre ce refuge. Mon refuge. Maintenant disparu.

La vie en beau !

A l’angle de deux petites rues parisiennes, l’antre du chat noir. Un lieu pour s’enivrer de bière, de café, de poésie, « à votre guise ». Ou, à ma guise, de jus de fraise, sensation décalée et inédite pour mes papilles gustatives. S’y ajoute celle, moins palpable, de la douceur du charmant serveur qui s’est occupé de ma commande. Il va et vient, des tables au bar, du bar aux tables, où certains lisent, d’autres discutent, et d’autres encore inhalent la fumée grisonnante de leur cigarette. Des affiches en tous sens, et aussi de vieux jeux de société, posés là. Il s’en dégage toute la magie des centaines de joueurs qui s’en sont servis, des milliers d’éclats de rire qu’ils ont provoqués.

Un escalier fort étroit mène dans les profondeurs d’une petite salle obscure. Quelques bougies, un piano abandonné, un tabouret. S’y installe bientôt une jeune femme qui, une fois les bougies soufflées, entame la lecture de petits poèmes en prose. Pour une heure, trop courte, le poète disparu s’incarne en elle, pour nous plonger dans une ivresse paisible et nous faire voir la vie à travers des verres de couleur. Jusqu’aux frissons. Et moi de crier furieusement en sortant : « La vie en beau ! La vie en beau ! »

Ecrire

« Ecris un peu. » D’accord, écrire, écrire, mais pour quoi ? Pour rire ? pour chanter ? pour pleurer ? pour hurler ? Mais écrivons ! J’écris, tu écris, il écrit, nous écrivons, vous écrivez, ils s’écrient ! Pour voler, pour oublier, pour vivre, pour survivre, pour périr ! Un mot par-ci, un mot par-là, et je bâtis une maison, un lac, des montagnes et même de nouvelles fleurs. Etre magicien, pour créer, pour détruire, pour peindre, pour barbouiller, pour déchirer. Une lettre, puis une autre, jouer avec les maux. Pour séduire, pour fuir, pour mourir. Ecrire, écrire, écrire, et pendant ce temps ne pas vivre. Ecrire, toujours écrire, pour rêver de vivre sans un mot.

Ame soeur

Souvent j’essaie de le rencontrer. Mais toujours il attend que je m’assoupisse pour entrer dans la pièce. Il s’assoie alors sur le bord de mon lit et pose sa main sur mon front. Par sa chaleur il apaise mon âme et panse les blessures de mon coeur. Et il me parle, il me murmure à l’oreille, il m’insuffle des mots de réconfort, que seul je peux entendre, tout comme l’on parle à un ami inconscient sur un lit d’hôpital. Il prend soin de moi comme d’une fleur fragile. Il rétablit le calme après les pleurs. C’est lui qui, dans mon sommeil, me fait respirer. Et quand je m’endors paisiblement, l’esprit gai, alors, heureux lui aussi, il s’étend à côté de moi en glissant sa main dans la mienne.

Coup de théâtre

Je marche dans le noir. Paupières baissées. Je ne vois rien. Je dois avancer dans le néant. Toutes mes peurs les plus profondes se cristallisent dans ces ténèbres. L’absence de certitudes, l’inexistence de repères. La fragilité face à la mort. Mais j’affronte ma peur. Une main tient la mienne. Elle me guide dans cet univers vide. La solution n’est pas la confiance en l’autre, qui veille sur moi. La clef, c’est d’avoir confiance en moi. De savoir que je suis prêt pour toute éventualité. Y compris la mort. Y compris le regard des autres. Maintenant seulement, je peux faire confiance. J’ai toujours un peu peur, mais un bonheur inattendu vient s’y joindre. La joie de m’abandonner, de me laisser diriger, de ne plus me préoccuper de rien. Obéir, sans résistance, de plein gré. Pendant quelques minutes, ne plus avoir à me poser de questions, ne plus avoir à me soucier de ce que je dois faire, me reposer. Je ne m’étais pas reposé depuis si longtemps. Mais le bonheur est éphémère. Bientôt, je dois ouvrir les yeux, et c’est à mon tour de guider l’autre.

Nuit blanche

Nuit noire. Totalement noire. Les lampadaires jettent leur lumière pâle, mais je suis plongé dans des ténèbres sans étoiles. Les foules s’agitent, me bousculent, mais mon ombre erre, seule, dans les avenues sans âme. A chaque coin de rue, des flots de noir incessants se meuvent et m’engloutissent. Muets, mes appels à l’aide résonnent et s’évanouissent dans le vide qui m’entoure.

Mais les étoiles écoutent chacune des plaintes des égarés. Elles entament alors leur danse céleste pour leur indiquer le chemin. Au détour d’un nouveau boulevard, c’est alors une tâche blanche qui déchire les ténèbres. Je m’approche, la tâche devient silhouette, perchée dans les airs. Un Ave Maria éclaircit les cieux, chanté par cet ange, sur les vibrations légères d’une harpe ensorcelée. La nuit est devenue blanche.

My barbaric YAWP

Un tourment de vagues, un océan de fumée. La poésie est un chant, c’est un amour à la fois diffus et infini, il m’imprègne, il grandit en moi, peu à peu j’y succombe avec délice. Mais la lutte fait rage, le poète doit briser la forteresse qui le tient emprisonné, il doit se libérer de ses chaînes, déchirer le voile qui le cache, derrière lequel il se cache, rompre le sortilège de l’illusion, de l’apparence. Je dois me découvrir, venir me briser comme une vague sur le rivage et sur les rochers, et me briser encore, pour produire ce spectacle magnifique et glisser entre les grains de sable. Les eaux se déchaînent, elles attaquent le fort, mais il résiste, de toutes ses forces, brisez-le ! brisons-le ! l’eau viendra à bout du fer, le sable recouvrira les ruines et du nouveau paysage naîtront des palmiers. Les tortues, elles aussi, sortiront leurs têtes de leurs carapaces, elles n’auront plus peur, elles s’avanceront fièrement, elles viendront vivre et propager la vie sur le sable chaud, à travers les temps et à travers les eaux. Mais la forteresse se dresse encore, elle semble inébranlable, pourtant sa destruction est vitale, elle emprisonne mon coeur qui s’essouffle, qui s’endurcit, et qui, s’il n’est pas bientôt sauvé de ses barreaux, cessera à jamais de battre. Mais la flamme ne s’éteindra pas, le vent est notre allié, il se joint à la bataille, il souffle, bientôt les cartes s’effondreront, dans une tempête d’amour et de poésie, dans un ouragan de vie et d’immortalité. Aidez-moi compagnons, la tyrannie cessera, les fleurs renaîtront sous la rosée du matin et à travers la brise du soir. Transpercez les ténèbres, hissez le Soleil dans les cieux, faites briller de milles feux les âmes oubliées, diffusez la lueur, créez l’étincelle. De cette étincelle viendra la victoire, et règnera alors la paix dans la grandeur, le calme dans l’énergie vivifiante de l’aurore.