L’instant décisif

J’étais confronté à un choix : ou bien vivre en grand, ou bien quitter ce corps et recommencer le lent processus dans une autre existence toute aussi pénible. Le temps s’était arrêté, et la balle se trouvait contre moi, juste entre mes deux yeux. En une fraction de seconde, ce sauveur, sous les traits d’un gangster, allait réussir à faire ce que je n’étais pas parvenu à atteindre pendant des années : m’ouvrir la tête, pour la vider de toutes ces pensées nauséabondes, et laisser place à l’infini du vide.
 
Je suis resté là une éternité. Autour de moi, tout restait figé. Je devais être sûr que, si je brisais le charme, j’allais vraiment vivre, et ne pas encore oublier. Car si c’était le cas, je ne ferais que troquer une mort rapide contre une mort lente. Mais toute cette histoire de « ne pas être sûr », c’était encore de la peur, encore des pensées sans vie.
 
Je fis alors quelque chose d’exceptionnel : j’étais maintenant dans la peau du gangster, et je me regardais droit dans les yeux, bien en face, et j’appuyai sur la gâchette sans aucune hésitation, avec tout l’amour dont j’étais capable. La balle partait de mon revolver, mais elle était déjà devant moi. A travers toute cette illusion et tout ce spectacle, le lien était recréé.
 
J’étais à présent contre la balle et contre le revolver, face à la mort, face à la vie. J’allais mourir, c’était sûr. Tout commençais à vibrer de plus en plus, et pendant une éternelle seconde, tout disparut dans une lumière infinie. Puis la tension explosa en un rire sonore qui résonna le  long du couloir de métro où je me trouvais. La balle fila d’un coup sec, tout le monde paniqua et s’enfuit à l’extérieur, où tout s’était réanimé.
 
Moi, j’étais dans les bras de mon assassin, bien vivant, la tête en un seul morceau. Nous étions maintenant seuls, calmes, tranquilles, sereins, dans cette étreinte sincère.
 
Il fallut cependant que le jeu reprenne, et il me projeta violemment en arrière, en plein dans le monde. Ne comprenant pas vraiment ce qui venait de se passer, il hésita un instant. Puis il s’enfuit en courant hors de la station.
 
N’ayant pas spécialement envie d’avoir à raconter toutes ces fantaisies à la police, je décidais d’en faire autant. Arrivé dans la rue, elle était aussi déserte que le métro. Après plusieurs carrefours, toujours personne. La ville était complètement vide.
 
Je remarquais alors que les grandes façades vitrées des immeubles étaient plus brillantes que d’habitude. Partout, mon image se reflétait à l’infini. Il n’y avait plus que moi.
 
Je plongeai alors au plus profond de moi-même. Et, du vide intérieur, je fis jaillir la vie en poussant le cri le plus gigantesque qu’il m’était possible d’exprimer.
 
J’entendis au fond sonore que la vie avait repris son cour une fois de plus. Mais je sentais aussi un silence de mort peser sur moi. En ouvrant les yeux, je vis des dizaines de visages qui me regardaient, incrédules, parfois horrifiés. Visiblement mon cri avait aussi résonné dans cette dimension.
 
Je leur souris, puis je partis vivre en grand.

Je ne peux pas te raconter toute l’histoire, car elle ne finit jamais, et elle n’a jamais vraiment commencé. Sans compter que tu as une vie à vivre, et que les mots ne te distrairont pas éternellement…

Bouh !

Elle coure, elle s’éloigne, elle coure, elle observe de loin, elle coure, elle contourne, elle coure, elle se rapproche et…

« BOUH ! »

Et là, c’est un éclat de rire, c’est la vie qui éclate au milieu du parc et qui propage toute la joie qui coule dans les veines de cette toute petite fille aux cheveux bruns. Un rire sans retenue, un rire qui vient du coeur, un rire qui va au coeur.

Et la voilà à nouveau qui coure, qui s’éloigne, qui coure, qui observe de loin, qui coure, qui contourne, qui coure, qui se rapproche et…

« BOUH ! »

Nouveau rire, nouvel éclat de vie. Inlassablement, elle recommence, débordante de vitalité, telle une fontaine intarissable et…

« BOUH ! »

Et elle coure encore, elle s’éloigne, elle coure et… Elle s’arrête. La voilà devenue toute sérieuse. Elle ramasse quelque chose, elle marche lentement, elle s’approche, et elle pose une plume sur l’herbe. « C’est sale », lui dit-on, « laisse ça », mais elle n’obéit pas, elle résiste fièrement, elle protège son trésor et le souvenir d’une vie.

Mais la voilà à nouveau qui coure, qui s’éloigne, qui coure, qui observe de loin, qui coure, qui contourne, qui coure, qui se rapproche et…

« BOUH ! »

Entre deux rires, elle rapporte une seconde plume, avec un air solennel. Puis elle recommence, elle coure, et…

« BOUH ! »

Du rire, toujours. Elle ne se lasse pas de vivre, et moi, qui la regarde, je ne m’en lasse pas non plus.

« Ils les posent simplement »

Un mois que je l’attendais. Quatre semaines à en chercher dans toutes les rues de Paris, et même de Bruxelles. Et aujourd’hui, enfin, à minuit, en pleine nuit, la voilà : une énorme glace à l’italienne au chocolat, rien qu’au chocolat.

Elle avait ses raisons pour m’avoir fait tant attendre : elle tenait à me faire rencontrer quelqu’un. En effet, j’attrape la dernière rame de métro de la ligne 9, je m’assoie avec deux de mes compères, et voilà que deux stations plus loin un homme vient s’asseoir à côté de moi.

C’est un grand monsieur à la peau noire, qui porte derrière lui la moitié d’un siècle. Il voit ma glace, et là : « Icecream ». Ni une ni deux, je m’engouffre immédiatement dans la brèche, j’ouvre grand la porte qui s’est entrouverte et qui allait se refermer aussitôt : « Vous en voulez ? ». Déjà, un vent d’air frais commence à souffler dans les souterrains parisiens.

« Oh, non, merci, moi c’est plus les fruits exotiques. » Et c’est alors parti pour une discussion longue d’au moins vingt stations. Il me parle des Américains et de leurs « icecreams ». Il fait l’éloge des couleurs qui donnent de la fraîcheur, parmi l’uniformité terne des tenues vestimentaires. Je lui dit que j’adore les boubous des femmes africaines. « Toi, tu as du goût ! ».

L’air est devenu léger. Les gens autour de nous nous regardent de plus en plus, ça en fait sourire certains. Il continue en me disant qu’il peint, mais qu’il s’agit d’un art de recherche, qu’il ne cherche pas à faire du beau à tout prix. Il m’apprend qu’il existe de l’ordre aléatoire. Ses plus belles paroles furent sur l’Afrique : « Là-bas, il y a aussi des gens très rationnels bien sûr, mais de façon générale, les gens ne mettent pas les choses dans des cases, ils les posent simplement ».

Dès le début, et jusqu’à la fin, il était rempli de joie de vivre, et il la faisait partager avec les autres. Et moi, j’étais au paradis. Je buvais ce bonheur, j’en avais même les larmes aux yeux, heureux de vivre cela, et surtout fier de m’être autorisé à le vivre, en étant ouvert et en ayant saisi l’occasion qui s’est présentée à moi.

Une fois parti, j’étais tout fou. Fou de bonheur, débordant de vie. Lors d’un arrêt, j’ai couru jeter quelque chose à la poubelle alors que c’était le dernier métro, risquant de devoir rentrer à pieds, devant les yeux incrédules des autres passagers. Je suis resté fou toute la nuit, au désespoir de mes deux compères qui, eux, voulaient dormir.

Nuit de noces

Fin d’une longue journée intellectuelle. Me voilà dehors, à l’air frais, respirant la nuit qui s’est étendue sur tout Paris. En attendant mon carrosse, j’entre dans un petit café, à l’angle de deux rues. Je m’installe dans une atmosphère chaleureuse. Tout est vie autour de moi, au comptoir, autour des tables, au dehors, sur les trottoirs. Je suis seul, et pourtant, je me sens vivant. Puis le carrosse arrive. Je traverse alors les avenues parisiennes, et tout est vie autour de moi, la Samaritaine éclairée, le Panthéon fantomatique dans les ténèbres, l’immense verrière du Grand Palais. Des passants qui fourmillent, des voitures qui filent, des bus qui se faufilent, tout est vie autour de moi. Puis la frontière est franchie : Paris est derrière moi, plus de magie, plus de vie. Paris, ma bien-aimée, je te choisis, pour le meilleur et pour le pire, pour toute une vie.

L’origine de la couleur de nos yeux

Certaines personnes prétendent que la couleur de nos yeux est due à la quantité de mélanine dans notre corps, elle-même fonction de nos gènes. Quelle fantaisie ! Je vais vous rapporter la véritable origine de la couleur de nos yeux, que le souffle du vent m’a murmurée à travers les feuilles d’un chêne.

A la naissance, tous les nouveaux-nés ont les yeux bleus. Le cri qu’ils poussent en sortant du ventre de leur mère réveille un papillon, quelque part dans le monde, qui lui est destiné de toute éternité.

Au bout de quelques jours, après avoir voyagé jusqu’à l’enfant, le papillon, la nuit, quand personne ne peut le voir, vient se poser entre les deux yeux du nourrisson. Il secoue alors ses ailes, pour laisser tomber de la poudre scintillante.

La quantité et la couleur de la poudre sont toujours différentes, et chaque être humain a les yeux d’une couleur unique. Mais le papillon ne nous donne pas seulement une couleur physique, apparente, il nous donne également un certain regard sur le monde, unique lui aussi.

C’est pourquoi un regard peut être si profond : il reflète nos mille et un voyages, lorsque nous étions papillons.

Telle est la véritable origine de la couleur de nos yeux. Des preuves, demandez-vous ? Ecoutez attentivement les murmures du vent : il vous confiera ses secrets.

La vieille guitare en bois

Rejetée par tous, elle est posée là, dans un coin, abandonnée. Elle déborde de vie, mais toute son énergie se perd dans le néant, morte avant même d’être née. La plupart du temps, toute la maison s’agite, tout le monde va et vient, passant devant elle sans même la voir.

Là, la maison est vide, comme morte elle aussi. Il n’y a que moi, posé là, dans un fauteuil, abandonné. Tant d’énergie gâchée, tant de vie perdue à jamais. Pour me calmer, je me lève, cents pas, sans but. Et soudain, je la vois. Elle était là depuis plusieurs jours, mais c’est comme si je la voyais pour la première fois.

Sans réfléchir, je m’approche, et je la saisis. Je n’en ai jamais touché une auparavant. Mes doigts se posent sur les cordes et les font vibrer une à une. Tout se met alors à vibrer : le bois, son âme, la mienne, mon coeur. Elle renaît, je renais, ensemble nous renaissons. Simplement grâce à six notes successives, nous plongeons dans les profondeurs insondables de la vie. Main dans la main, nos deux solitudes infinies, qui vibrent sur la mélodie d’une tristesse sereine et paisible.

Le refuge des étoiles

Cette pièce a été mise en scène et jouée le 16 juin 2006 par Alexandra Carrey, Benoît Clarisse, Julie Glitzner, Laure Glitzner et moi-même, dans le cadre des ateliers du Théâtre des Embruns.

 (Été. La nuit tombe. Les cigales chantent. Cinq silhouettes s’avancent dans une forêt.)

ALICE. Par ici.

(L’une des silhouettes trébuche.)

BRUNO. (Moqueur) Alors Victoire, on a perdu l’habitude des ballades en forêt ?

VICTOIRE. (Agacée) Ce n’est vraiment pas drôle Bruno ! Ma villa aurait tout de même été plus confortable pour des retrouvailles…

PETER. Ne commence pas à râler, avoue qu’Alice a réussi à t’intriguer toi aussi !

(Ils arrivent dans une clairière.)

ALICE. Voilà, c’est ici.

PETER. (Joyeux) Ah ! Après tant d’années, nous voilà à nouveau réunis ici !

ARISTIDE. (Nostalgique) Je me souviens encore de nos réunions nocturnes lorsque nous étions jeunes et insouciants !

VICTOIRE. (Indifférente) Moi, pour être franche, je ne m’en souviens qu’à peine, tant de choses se sont passées depuis…

BRUNO. Ah, et quelles choses dis-moi ? Tu as sauvé l’Afrique de la famine ?

VICTOIRE. (D’un air important) Non, je voulais dire les études, ma famille, les affaires…

BRUNO. (Cynique) Quel destin extraordinaire !

PETER. Oh ! Regardez, là ! Le vieux chêne sur lequel nous avions gravé nos noms ! Ils y sont toujours !

ALICE. Oui, rien a changé, excepté une seule chose. (Mystérieuse) Mais ça, c’est une surprise…

VICTOIRE. (Curieuse) Une surprise ? (Excitée) Tu n’aurais tout de même pas trouvé le trésor ? Celui que nous cherchions désespérément quand nous étions jeunes ?

PETER. Ca serait merveilleux, j’ai souvent rêvé que nous arrivions enfin à le trouver, et chaque fois le coffre contenait quelque chose de différent…

VICTOIRE. (Euphorique) Ça serait surtout une aubaine, la valeur de l’or explose à la bourse en ce moment !

BRUNO. (Sombre) Arrête un peu tes rêveries Peter, notre enfance est à jamais perdue.

ALICE. Ce que j’ai trouvé t’aidera peut-être à la retrouver.

ARISTIDE. Comment se fait-il que tu aies découvert quelque chose ? Tu es déjà revenue ici ?

ALICE. Je suis souvent revenue, oui. Ça a toujours été mon refuge. (Mystérieuse) Et pas seulement le mien…

VICTOIRE. Comment ça ? D’autres personnes viennent ici ?

BRUNO. (Cynique) Qui aurait l’idée farfelue de venir jusqu’ici à part nous ?

ARISTIDE. A mon avis, elle doit parler d’occupants plus naturels, des animaux par exemple… (Excité) Peut-être qu’elle a trouvé une espèce animale encore inconnue !

VICTOIRE. (Euphorique) Et ces animaux lui ont permis de découvrir le trésor !

PETER. (Excité) Alors Alice, arrête de nous faire mijoter, qu’est-ce que c’est ?

ALICE. (Impassible) Taisez-vous un peu et ils viendront. Asseyez-vous et regardez plutôt.

BRUNO. « Ils » ? (Ironique) Les fantômes de la forêt ?

PETER. (Agacé) Chut !

(Tout le monde s’assoit, en demi-cercle. Long moment de silence. Puis des points lumineux apparaissent.)

ALICE. Ah, les voilà.

VICTOIRE. (Étonnée) Qu’est-ce que c’est ?

ARISTIDE. Des vers luisants !

PETER. Comme c’est joli !

BRUNO. (Ironique) Oulala comme c’est mignon !

ARISTIDE. Cesse un peu de faire le rabat-joie, c’est incroyable un ver luisant ! (D’un air savant) Sais-tu que leur bioluminescence provient d’une oxydation enzymatique très rare ?

VICTOIRE. (Perplexe) Une quoi ?

ARISTIDE. (Excité) Une réaction chimique assez incroyable !

BRUNO. (Ironique) Il était temps que l’on se retrouve, sinon j’aurais pu mourir sans savoir qu’un ver luisant brille grâce à une oxydation zazimatique…

ARISTIDE. (D’un air sévère) Enzymatique.

BRUNO. (Exaspéré) Si tu le dis.

ALICE. (Rêveuse) Enzymatique ? C’est joli comme mot…

VICTOIRE. (Excitée) Il a raison, c’est incroyable un ver luisant ! J’ai entendu parler d’un homme qui s’est servi de ces composants chimiques rares pour monter une entreprise qui l’a rendu milliardaire !

PETER. Et que faisait-il avec ces vers ?

VICTOIRE. Il les broyait et ensuite ils les transformaient en un produit pour faire scintiller la peau. (D’un air snob) Idéal pour les soirées chic.

PETER. (Indigné) Mais c’est ignoble !

VICTOIRE. Ignoble ? C’est génial au contraire, il est milliardaire maintenant !

(Les vers luisants s’éteignent.)

ARISTIDE. Tiens, ils ont cessé de briller…

ALICE. Ils n’aiment pas l’agitation, c’est un refuge ici. (Mystérieuse) Le refuge des étoiles…

BRUNO. (Exaspéré) C’est reparti pour un voyage au pays imaginaire…

PETER. (Perplexe) Quel rapport entre les étoiles et les vers luisants ?

ALICE. (Rêveuse) Vous voyez les étoiles là-haut ? Elles sont accrochées à la voûte céleste, et chaque nuit elles s’illuminent pour guider les voyageurs solitaires.

VICTOIRE. Des voyageurs solitaires ? Des chercheurs de trésors ?

ALICE. (Imperturbable) Parfois, l’une d’elles se décroche et commence à tomber. La plupart du temps, cette étoile filante est aperçue par un être humain qui fait un voeu égoïste.

ARISTIDE. (Indigné) Mais qu’est-ce que tu racontes, ce n’est pas du tout ça une étoile filante !

ALICE. (D’un ton de reproche) Cette pensée impure consume la pauvre étoile déchue, qui disparaît alors à jamais.

BRUNO. (Exaspéré) Vous voyez ! Qu’est-ce que je vous avais dit ?

ALICE. Mais quelquefois quelqu’un décide d’abandonner son voeu égoïste pour lui laisser la vie sauve.

(Bruno renifle bruyamment.)

ALICE. (Imperturbable) L’étoile se pose alors sur sa nouvelle demeure, la terre, où elle recherche un refuge paisible…

BRUNO. (Cynique) Quelle aventurière cette étoile !

PETER. (Agacé) Mais tais-toi un peu, laisse-la finir !

ALICE. Fidèle à sa mission elle s’illumine chaque nuit. Les voyageurs solitaires la retrouvent parfois et peuvent alors la remercier de les avoir guidés autrefois.

BRUNO. Vite, un mouchoir…

VICTOIRE. (Pensive) Ça doit valoir une fortune alors, si ça vient des étoiles…

PETER. Vous pouvez vous moquer, mais les vers brillent à nouveau. Enfin, les étoiles ! On dirait même que ça brille plus qu’avant !

ARISTIDE. Ne dis pas n’importe quoi, un ver ne peut pas augmenter ou diminuer sa luminosité. C’est joli, c’est sûr, mais ce sont des contes pour enfants.

VICTOIRE. Les voilà qui s’éteignent encore !

ARISTIDE. (Songeur) C’est étrange comme phénomène…

PETER. (En colère) Vous les avez encore vexés, j’en suis sûr !

ALICE. Calmez-vous un peu.

(Long moment de silence. Puis les vers luisants se rallument.)

ARISTIDE. Les revoilà.

PETER. (Agacé) Chut !

(Nouveau moment de silence. Peter regarde alternativement le sol et le ciel, songeur.)

PETER. Oh une étoile filante !

VICTOIRE. (Fermant les yeux et murmurant de façon euphorique) De l’argent ! De l’argent !

(Les vers luisants s’éteignent immédiatement.)

ARISTIDE. Ils se sont encore éteints.

PETER. (En colère) Meurtrière !

BRUNO. (Ironique) Là, tu as vraiment dû les vexer Victoire.

(Haussant les épaules, Alice s’allonge, exaspéré, pour se retirer de la conversation et s’évader dans ses rêves.)

PETER. Oh, encore un étoile filante !

BRUNO. (Indifférent) Eh bien vas-y, à ton tour de faire un voeu.

PETER. Certainement pas. Je ne suis pas un assassin, moi !

BRUNO. (Haussant les épaules) Aristide ? Un voeu ?

(Pas de réponse.)

BRUNO. Aristide ? Ne me dis pas que tu es devenu croyant ?

ARISTIDE. (D’un air grave) Je ne sais pas… C’est bête, mais tout d’un coup, j’ai un doute…

(Moment de silence.)

ARISTIDE. Et si c’était vrai ?

Souvenir d’un refuge

Dès mon arrivée, une mélodie mystérieuse s’empare de mon âme. Impossible de savoir d’où elle provient. Au fil des salles de l’exposition, elle se fait plus sonore, puis plus légère, parfois même inaudible. Mon coeur suit ces courbes musicales, souvent plein d’espoir et quelques fois rempli de terreur, lorsqu’elles ne se font plus entendre.

Les pièces et les oeuvres se succèdent, sans que je découvre jamais l’origine de ces vibrations. C’est bientôt la fin de l’exposition, il ne reste plus qu’une seule salle. Je m’avance, troublé, vers ma dernière chance. Et elle est là. La mélodie remplit l’air de toute sa force, elle impose sa présence à toute la pièce plongée dans l’obscurité. Elle accompagne la danse de volutes de fumées, dont les couleurs changent sans cesse, du rouge au bleu, du jaune au violet.

Je m’assoie, et bientôt le temps et le monde ont disparu. Les visiteurs trop pressés défilent sans même que je les vois. Pendant des heures, je reste là. Ou plutôt, je suis ailleurs, dans de lointaines contrées. J’ai enfin trouvé mon pays, je suis chez moi. Par plusieurs fois j’y reviendrai, courant presque à travers l’exposition pour atteindre ce refuge. Mon refuge. Maintenant disparu.

La vie en beau !

A l’angle de deux petites rues parisiennes, l’antre du chat noir. Un lieu pour s’enivrer de bière, de café, de poésie, « à votre guise ». Ou, à ma guise, de jus de fraise, sensation décalée et inédite pour mes papilles gustatives. S’y ajoute celle, moins palpable, de la douceur du charmant serveur qui s’est occupé de ma commande. Il va et vient, des tables au bar, du bar aux tables, où certains lisent, d’autres discutent, et d’autres encore inhalent la fumée grisonnante de leur cigarette. Des affiches en tous sens, et aussi de vieux jeux de société, posés là. Il s’en dégage toute la magie des centaines de joueurs qui s’en sont servis, des milliers d’éclats de rire qu’ils ont provoqués.

Un escalier fort étroit mène dans les profondeurs d’une petite salle obscure. Quelques bougies, un piano abandonné, un tabouret. S’y installe bientôt une jeune femme qui, une fois les bougies soufflées, entame la lecture de petits poèmes en prose. Pour une heure, trop courte, le poète disparu s’incarne en elle, pour nous plonger dans une ivresse paisible et nous faire voir la vie à travers des verres de couleur. Jusqu’aux frissons. Et moi de crier furieusement en sortant : « La vie en beau ! La vie en beau ! »

L’origine des vers luisants

Certaines personnes prétendent qu’un ver luisant est un invertébré dont la bioluminescence provient d’une oxydation enzymatique. Quelle fantaisie ! Je vais vous rapporter la véritable origine du ver luisant, que le souffle du vent m’a murmurée à travers les feuilles d’un chêne.

Les étoiles sont accrochées à la voûte céleste, et chaque nuit, elles s’illuminent pour guider les voyageurs solitaires dans leurs périples nocturnes.

Mais parfois, l’une d’elle se décroche et commence à chuter, filant à travers les airs. La plupart du temps, cette étoile filante est aperçue par un être humain qui, dans un élan d’égoïsme, fait un voeu. Cette pensée impure a alors pour effet immédiat de consumer complètement la pauvre étoile déchue, qui disparaît alors à jamais.

Cependant, il arrive quelquefois que personne ne voit l’une de ces étoiles filantes, ou bien que quelqu’un la voit, mais qu’il décide d’abandonner son voeu égoïste pour lui laisser la vie sauve. L’étoile se pose alors sur sa nouvelle demeure, la terre.

Désormais, elle n’est plus fixée sur une quelconque voûte, et elle peut donc se promener librement à travers les contrées. Fidèle à sa mission, chaque nuit, elle s’illumine. Elle ne peut guère plus guider les voyageurs solitaires, mais ces derniers rencontrent quelquefois cette étoile devenue ver luisant. Ils peuvent alors la remercier de les avoir autrefois guidés à travers les ténèbres.

Telle est la véritable origine du ver luisant. Des preuves, demandez-vous ? Ecoutez attentivement les murmures du vent : il vous confiera ses secrets.